DANTEC ET LA FIN DES TEMPS - CONSIDÉRATIONS SUR L'ANTÉCHRIST - Par Jean Renaud

Publié le par Jean Renaud

Je reproduis aujourd’hui une critique, mieux, une analyse de l’œuvre, et plus particulièrement de Cosmos Incorporated, son dernier roman, de Maurice Dantec par Jean Renaud. Analyse particulièrement brillante. On dit tellement de bêtises sur cet auteur essentiel de notre paysage littéraire, tellement de gens en parlent sans même l’avoir lu, et encore moins compris, que j’estime devoir mettre en avant un travail aussi documenté et spécialisé sur son œuvre. Enfin une personne qui parle de Dantec en l’ayant vraiment et complètement  lu et compris. Impression fugace parfois que ce Jean Renaud explique avec intelligence tout ce que je ressentais en lisant Dantec, tout ce que j’avais envie de crier à ceux qui le traitent de tous les noms d’oiseaux sans en connaître la moindre ligne, mais que je ne parvenais pas à formuler, n’ayant pas le talent et la clarté de Jean Renaud.

 

 

Je vous livre cette analyse, texto et complète, donc un peu longue. Il est vrai que de nos jours les textes longs ne sont plus vraiment « branchés ». Mais tous ceux qui aiment Dantec y trouveront beaucoup de plaisir en lisant enfin une analyse intéressante de son oeuvre, tous ceux qui le connaissent mal mais s’y intéressent pourrons découvrir l’importance de cet auteur, ceux qui ont des idées préconçues en raison des âneries qu’ils ont pu lire ici ou là pourrons se faire une opinion plus précise, ceux qui désespèrent de trouver un auteur de langue française qui les remue et qui leur parle pourront se rendre compte qu’il en existe au moins un.

 

Bonne lecture.

 

ledaoen …

 

DANTEC ET LA FIN DES TEMPS - CONSIDÉRATIONS SUR L'ANTÉCHRIST

 

PAR JEAN RENAUD*

 

Dantec parmi nous

 

Une certaine violence chez Maurice G. Dantec répond - et réplique - à l'insensibilité du public moderne. En effet, ses nombreux lecteurs (ils se comptent par dizaines de milliers) appartiennent surtout à la génération X , une génération sourde et asthénique qu'on ne réveille qu'à coups de cymbale ou de canon et qu'on n'ébranle pas avec une prose proprette et prudente, mais avec celle (tonitruante) d'un Dantec, capable de parler à la fois (et dans une même phrase) de musique techno et de Jésus-Christ, de littérature policière et de patristique, de Nietzsche et de Benoît XVI, de Philip K. Dick et de Joseph de Maistre, de science-fiction et de tradition, un pied dans chaque monde et dans chaque galaxie. Si Dantec accumule les imprécations, comme d'autres les abdications, c'est tout simplement parce qu'il tente de réveiller des morts. On ne ranime pas facilement des demi-cadavres. Écrit-il bien ? Aussi mal, en vérité, que Faulkner, Dostoïevski ou Balzac ! L'obsession de la forme est un signe de stérilité. Le style de Dantec, négligent et puissant, quelquefois délicieux, ne passe pas par l'étape du correct ou du bienséant et ne s'embarrasse guère de délicatesse (quoiqu'il en soit capable) : écriture obus ou obuesque (comme on dit ubuesque). L'½uvre entière est composée d'un bizarre mélange de conscience et d'inconscience, de spéculation et de prophétie. Mais ce trait ne distingue-t-il pas le vivant du mécanique ? Si vous savez ce que vous faites, ne le faites pas, cela n'en vaut pas la peine (¼dipe ne devint voyant qu'après avoir perdu la vue) :

 

 

(Le théâtre des opérations, Paris, Gallimard, « collection Folio », 2000, p. 69).

 

 

Je suis frappé de la haine insolite que les professeurs vouent à Dantec. Il représente pour eux plus encore qu'un ennemi personnel, un homme à abattre. Pourquoi ? À cause de cette espèce de folie sacrée à l'origine de toute parole vivante qui possède quelquefois Dantec - héritier inattendu des pythonisses antiques - et dont ils sont parfaitement dépourvus, stérilisés jusqu'à la moelle par la raison, par le calcul, par le nihilisme. À le lire, je me suis rappelé les réflexions de Thomas d'Aquin sur la prophétie (Somme théologique IIa - IIae, question 171, art. 2). Thomas se demande si la prophétie peut être un « habitus ». Sa réponse est non. C'est toujours une « impression passagère ». Elle se rattache davantage à une blessure, à une souffrance, à une sorte de fiasco... Rien de plus facile à réfuter qu'un prophète. Sa connaissance « singulière » tient de la fulgurance démonique, de la catastrophe ontologique, ce qui la rend particulièrement inaccessible aux mesures du rationaliste ou aux petites secousses de l'esthète. Prophète à l'état sauvage, sibyllin et contradictoire, naïf et extralucide, Dantec écrit avec des cauchemars qui sont les reflets de l'avenir.

 

 

L'essayiste est singulier. Les deux tomes du Théâtre des opérations évoquent un Montaigne frénétique dans lequel abondent visions et pensées. Sur le polémiste, je répéterais l'hommage de Georges Bernanos à Léon Daudet dans Les Grands Cimetières sur la lune. On ne saurait compter, pensait Bernanos, les injustices du polémiste, « du moins les porte-t-il ainsi que les cicatrices au torse d'un vieux gladiateur ». Et le sombre prophète d'ajouter : « Ce n'est pas là le visage d'un Pharisien ». Sur cet aspect trop négligé de son oeuvre, Dantec s'inscrit dans une tradition gauloise assez ancienne, illustrée par Rabelais, et plus près de nous par Léon Bloy et par Louis-Ferdinand Céline. Dantec, en effet, applique volontiers des procédés rhétoriques composés d'amplification et d'exagération ; il ne se refuse pas l'humour, la caricature, sinon la « farce », un certain comique quelquefois fruste (pas toujours) qui typifie plus qu'il ne peint une élite en débâcle ! Cela ne ressemble à rien de connu chez nous. C'est pourquoi plusieurs sont déroutés, voire un peu scandalisés. À tort. Relisons Le Désespéré de Léon Bloy, nous ne sommes plus gênés des insultes personnelles à toute l'intelligentsia du temps (Zola, Daudet et ses deux fils, Catulle Mendès, Paul Arène, Léon Cladel, Jean Richepin, Albert Wolff, etc.), qui rebutaient les contemporains, insultes devant lesquelles celles d'un Dantec semblent des gentillesses. Aujourd'hui, un siècle plus tard, seul le mythe, la personnification, la typification ressort. On avait, à la fin du XIXe siècle, matière à cent procès pour diffamation ; on se retrouve en ce début du XXIe siècle face au Juvénal français (comme le célèbre critique Rémy de Gourmont l'avait prévu). Tous les bien-pensants (et en particulier les catholiques) ont reproché à Léon Bloy sa brutalité, non sans de solides raisons. De nos jours, les mêmes blâment Dantec de ses violences. Mais ces censeurs oublient seulement que Dantec, comme Bloy avant lui, écrit moins pour les honnêtes gens ou pour les bons catholiques que pour les égarés.

 

 

La bizarre esthétique de l'excès et du paroxysme de ces écrivains au marteau, leur rhétorique de la démesure appelle néanmoins quelques remarques générales. D'un point de vue « logocratique » (j'emprunte l'épithète à George Steiner), il importe de retrouver le « véritable nom des choses », ce qui suppose en particulier de fonder un vocabulaire et établir une syntaxe. L'oeuvre de Dantec, quant à elle, est martiale, sous le signe du Dieu de la guerre, celui-là même qui protège les cités. Elle se veut également lyrique, poétique, « mythique » et métaphysique, en un sens quasi expérimental. Elle donne ainsi l'impression d'un hymne rauque, climatérique plus que conceptuel, prophétique plus que philosophique, « poïétique » plus que théorique, où tout prend figure, où tout s'incarne : le vrai porte un prénom, le mal a un nom, les monstres des visages. Je discerne assez les périls de sa manière, surtout quand il s'agit de son oeuvre d'essayiste et de polémiste. On trouve les noms des démons et des monstres dans le bottin téléphonique, ce qui rend cette lecture inquiétante (celle de Dantec et non celle du bottin). Voilà pourquoi je n'aurais guère tendance (sauf exception) à proposer la lecture des oeuvres de Dantec à un professeur de cégep ou d'université, c'est-à-dire à un intellectuel moyen (le plus plat personnage en ce monde). Cependant je laisserais volontiers traîner un exemplaire fatigué du Laboratoire de catastrophe générale (le tome 2 du Théâtre des opérations) dans une « piquerie » ou sur le divan d'un nihiliste inverti, amateur de Deleuze (pour l'amateur de Derrida, il n'y a plus aucun espoir). Les ouvrages de Dantec, en somme, se trouvent mieux à leur place dans une armoire à pharmacie que dans une bibliothèque de monastère. Mais ils répondent aux besoins d'une jeunesse brisée et la remuent davantage que les homélies cafardeuses de certains chrétiens (clercs ou laïcs) complaisants et timorés, assujettis à la culture dominante et minaudant en vain pour obtenir l'approbation publique. En un sens, l'oeuvre de Dantec, fruit singulier de ce que peut une puissante personnalité n'ayant jamais été, à tout le moins jusqu'à sa récente conversion, freinée et policée par une institution stable ou un système de croyances, provient de l'hérésie, de la révolution, du romantisme extrême. C'est pourquoi Dantec, comme Nietzsche autrefois, sert de révulsif à des êtres intoxiqués par les pires poisons de la modernité. Il administre à de jeunes esprits quasi asthéniques, nihilistes, rongés jusqu'au fond de l'âme par l'hérésie, par la révolution et par un égocentrisme rageur, une médication violente, un vaccin foudroyant, qui les sauve quelquefois in extremis en les réveillant, à l'inverse du vieux Kant, de leur sommeil subjectiviste. Car Dantec a connu dans sa chair le mal moderne. Comme Dostoïevski, son Hosanna est sorti de la fournaise de ses doutes.

 

 

L'UniMonde Humain

 

 

Cosmos Incorporated* (Albin Michel, 2005), le cinquième roman de Maurice G. Dantec, continue et renouvelle une oeuvre multiforme et fascinante d'essayiste et de romancier. Il constitue une extraordinaire exploration métaphysique de notre temps, un périple dantecque (je propose ce nouvel adjectif) dans l'enfer de la modernité, une modernité qui est maintenant prête pour « la conjonction des catastrophes » (p. 258). Avec Cosmos Incorporated, le roman devient prophétie, car l'ouvrage nous offre une « apocalypse », sombre et remplie d'espérance.

 

 

Le héros, Plotkine, vit dans un futur proche, celui de l'UNIMONDE HUMAIN, dont le slogan est UN MONDE POUR TOUS - UN DIEU POUR CHACUN. Il appartient à une humanité en voie d'être unifiée. La chose aujourd'hui n'est plus impensable. Un empire mondial onusien est devenu une possibilité et pour plusieurs un espoir :

 

 

Le roi Antiochus écrivit à tout son royaume que tous devaient former un seul peuple, et que chacun devait abandonner ses usages (1, Mac. 1, 41-42).

 

 

Antiochus, une figure de l'Antéchrist, annonce l'UniMonde Humain, cet enfant paroxystique de l'onusisme qui concilie l'extrême du libéralisme et celui du despotisme. L'UniMonde Humain met fin au politique - et donc à l'homme, animal politique : « (...) une époque disparue avec deux hautes tours de cristal, un matin de la première année du siècle » (p. 185). La nature antéchristique de l'ONU tient à sa structure même, monopsychique, dirait Dantec. C'est un lieu d'inversion par lequel se consomme la « virtualisation » du bien, un bien pour tous, mais auquel personne n'a plus part. L'amour de l'humanité, dans les grandes organisations internationales, a remplacé avantageusement l'amour du prochain. On devine pourquoi : aimer son prochain est héroïque, parce qu'on le connaît ; aimer l'humanité, c'est s'aimer soi-même aimant une projection de son propre moi.

 

 

Parmi l'infinité de scénarios possibles, Dantec imagine l'un des plus probables : une grande tyrannie libérale établie sur les ruines de l'anarchie, de la guerre et de la terreur, dont l'islamisme radical fut le déclencheur par excellence. L'onusisme exacerbé de l'UniMonde Humain a en effet profité de la désintégration anarchique provoquée par le Grand Djihad pour établir son faux-ordre, faux-ordre accéléré pour l'essentiel par le fanatisme musulman : « Bientôt L'UMHU régnerait sans partage. C'était le plus grand mérite de près d'un demi-siècle de guerre civile globale que d'avoir permis son apparition » (p. 100).

 

 

Dans la « dissociété » de l'UniMonde Humain, la religion n'est tolérée que lorsqu'elle reste renfermée dans la personne, simple fantasme individuel (il existe un « Catalogue Officiel Mondial des Noms de Domaine divino-personnels », p. 25). Le subjectivisme extrême est encouragé par le tyran pour empêcher les contacts entre un moi subjectivé et un monde mécanisé. Le problème est qu'un moi laissé seul à lui-même s'épuiserait, victime de sa propre stérilité, si on ne lui fournissait des fantasmes (sexuels ou religieux) pour le distraire de sa propre agonie : « Le nihilisme finit toujours par se fatiguer de lui-même » (p. 100). De là, chez l'homme moderne, l'extrême mobilité, le besoin de distractions et même de perversions - et surtout la peur de la contemplation : sa règle d'or est de ne jamais contempler.

 

 

La puissance de l'UMHU est singulière : « (...) elle était capable d'avaler des singularités complexes, des innovations imprévues, inédites ; elle pouvait même admettre les différences, tout comme les indifférences » (p. 141). Tout est avalé parce que tout est refermé sur lui-même dans un Paradis psychotique où chacun s'enferme dans sa chimère : « (...) ici, toutes les vies sont truquées, toutes les vies sont artificielles, toutes les vies sont plus fausses encore que le monde faux qui a pris la place de toute substance » (p. 337). Il n'y a plus de substance, il existe d'un côté une raison calculatrice (dont l'origine métaphysique est, selon l'auteur, le monopsychisme combattu par Thomas d'Aquin*) et de l'autre des pulsions machinales, lancées au hasard dans l'espace clos de la psyché.

 

 

Cosmos Incorporated concilie la vision orwellienne d'une dévolution technologique et celle d'une social-démocratie techno-génétique à la Huxley : « les seuls vrais progrès sont l'oeuvre d'organisations mafieuses, ou de corporations de tueurs » (p. 82). Pourquoi des mafias survivraient-elles à l'utopie antéchristique ? À cause de la nature « angélique » du règne de l'Antéchrist, qui impose un bien tellement extérieur (pacifisme policier, socialisme, divertissement universel, un bien propre séparé du bien commun et un bien commun étranger aux personnes) que l'émergence d'associations occupées uniquement à leurs propres intérêts (des mafias) en devient inévitable. L'ordre antéchristique est le contraire de l'ordre : c'est un ordre uniquement apparent : « L'ordre régnait d'autant mieux qu'il n'y en avait aucun » (p. 57). Cet ordre totalitaire constitue ainsi une espèce de retour au chaos primordial, au sein d'un réel défait, où ne subsistent que des pulsions anonymes et mornes, telle une banlieue française : « Le monde de l'économie, le monde des sujets et des objets, s'effondrait sur lui-même, indifférenciant objets et sujets dans le chaos de la dénature, l'ordre dément du dé-monde, lorsque celui-ci se défaisait par le jeu des mêmes forces qui l'avaient fait jusqu'à présent, mais totalement réversées » (p. 367). Cet ordre qui n'en est pas un, ce pseudo-ordre a comme caractéristique de dissimuler une dissolution extrême. L'intérieur, l'intime, le tréfonds est mangé, rongé, grugé, vidé de l'intérieur : « Tu t'imagines : me voilà riche, je me suis enrichi et je ne manque de rien ; mais tu ne le vois donc pas : c'est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! » (Apocalypse selon saint Jean 3, 17)

 

 

« Tout est si proche de l'épuisement final que chaque chose brille de la lumière intense de l'extinction, comme l'étoile arrivée à son terme produit l'éclat de la plus haute magnitude, nova, supernova » (p. 36). Le mal rayonne de façon paroxystique... Essayons de nous représenter l'état d'âme de ces bombes humaines encouragées par de fanatiques barbus à consommer leur farouche rêve thanatologique, source de singulières extases : « Le silence n'est pas "e;passif"e; ; le néant non plus. Tous deux sont des gouffres, des trous noirs » (p. 270). Le néant attire le mal, car le mal y reconnaît son père, son véritable créateur, son Dieu.

 

 

Considérations sur l'Antéchrist

 

 

Dantec envisage l'accélération finale dans un paroxysme nihiliste. Nos contemporains ne rejettent pas du revers de la main la possibilité d'une fin catastrophique ; même l'idée, bizarre au premier abord, d'un règne de l'Antéchrist, ne paraît plus si étrange après Staline ou Hitler. Nos aïeux du siècle des lumières, au contraire, rêvaient d'un progrès indéfini et plaçaient le pire dans le passé, dans cet obscur et calomnié Moyen-Âge ou dans une lointaine antiquité. Ils ne craignaient pas, au contraire d'un George Orwell plus tard, que survienne dans l'avenir une immense « botte qui piétine un visage humain éternellement ».

 

 

Cosmos Incorporated dessine avec force une structure antéchristique. Le mal à son « maximum » ressemble étrangement au bien : il en est le décalque, une reproduction quasi parfaite, mais unidimensionnelle. La substance est perdue au profit de l'écorce, de l'apparence, de dehors propres cependant à tromper des êtres sans spiritualité, légion aux époques décadentes, où les âmes en détresse, prisonnières de leurs tourments, ne sentent plus les choses telles qu'elles sont. Mais l'ouvrage reste curieusement discret sur la personne de l'Antéchrist, quoique son ombre menaçante se profile*.

 

 

Voilà pourtant la figure, en vérité, qui synthétise avec le plus de force le projet de l'UniMonde Humain. L'Antéchrist est par excellence celui qui fait le bien, en cela grand (et ultime !) héritier de toute la modernité ; le chrétien, lui, est celui qui accueille le bien et qui, par conséquent, le reçoit comme un don. Qu'est-ce que faire le bien ? C'est l'inventer à partir du moi. Le monde des machines (le Monde-Machine, dit Dantec) est une projection du désir.

 

 

Avec beaucoup de profondeur, Dantec discerne les liens secrets du mystère du mal avec la raison calculatrice. L'Occident moderne est une machine à fabriquer du quantitatif. Cette décréation du monde est le produit d'un intellect séparé*, d'un calcul fait homme, autiste, cela va de soi, car sans aucun contact avec ce qui est, prisonnier de « mondes carcérodigitaux » (p. 428). Ce rêve d'un Monde-Machine, propagé au début du XXe siècle par le futurisme (qui a simplement ainsi révélé l'ambition démiurgique secrète de tout l'Occident depuis la grande crise du XIVe siècle), fut partagé un certain temps par Dantec avant sa conversion. Dantec, catholique venu d'une sorte de futurisme techno qui n'est pas sans rappeler le mouvement fondé par Marinetti en 1909 (le futurisme a prophétisé mieux que quiconque la modernité, de là son influence à la fois sur le surréalisme, le fascisme et le marxisme**) a apporté avec lui quelques secrets infernaux pour nous les dévoiler.

 

 

L'Antéchrist, « la figure humaine de la Technique-Monde » (p. 369), selon Dantec, sera l'incarnation suprême du calcul, le technocrate par excellence. Il modifiera en profondeur les définitions des choses et fera, en matière de manipulation mentale, des merveilles jamais accomplies avant lui : le Droit (« Il méditera de changer les temps et le droit », Daniel 7, 25), le Pouvoir, le Langage, le Bien, le Vrai deviendront ses créatures.

 

 

Sous sa gouverne, une parodie de paix, un simulacre ressemblant de façon quasi parfaite (jusqu'à tromper, si cela était possible, les élus) à l'essence de la paix sera réalisé : un décalque, une image eidétique, mais inversée. Cette espèce (prétendue) de paix appartiendra en réalité au genre guerre. Capable d'usurper le nom (modifier le nom des choses est le Grand ¼uvre de l'Antéchrist) et de se recouvrir, dans une certaine mesure, de son enveloppe, elle constituera une guerre « parfaite », durable, très stable, saluée par (presque) tous comme avènement de l'amour. Ce « presque » mis entre parenthèses tient compte de ceux qui, à un moment ou à un autre, se retourneront contre l'Antéchrist. Comment le reconnaîtront-ils ? Aucune « technique » ne le permettra. Les « apparences », on l'a vu, seront pour lui : il semblera bon (mais d'une bonté un peu froide), honnête, fort, accueillant, travailleur, etc. Le discernement sera chez ceux qui auront conservé, envers et contre tous, une spiritualité vivante.

 

 

Il est normal, dans ce contexte, que les intellectuels soient parmi les premiers à suivre l'Antéchrist. Le professeur, le théologien, le journaliste, tous, à de rares exceptions, sont déjà les disciples d'une idée du bien, d'un bien pur, salivaire et universel, qu'il s'agit d'apposer sur l'humanité, comme un plan quinquennal sur un moujik. Heureusement, une autre instance contredira la puissante voix du mal : l'Église catholique elle-même, par son chef visible. Soloviev, dans son Récit sur l'Antéchrist, imagine une dénonciation prophétique de la part non seulement des trois grandes confessions chrétiennes, mais aussi des juifs. On doit s'attendre au demeurant à une période de flottement, d'hésitation et même d'errements de la part du pape en personne. La reconnaissance, le dévoilement, l'identification de l'imposture ne sera pas immédiat. Il n'est pas dit non plus que ce soit le chef de l'Église qui discernera en premier la formidable forfaiture. Mais cette dénonciation sera certainement décisive pour un certain nombre de croyants. Je pense, pour ma part, que la promulgation du dogme de l'Infaillibilité est un signe eschatologique, ruse de l'Esprit Saint en vue des derniers temps.

 

 

L'Antéchrist promettra la paix et la sécurité et tiendra, jusqu'à un certain point, sa promesse. Du moins, pour une humanité diminuée, qui ne demandera qu'à être séduite et aura soif de tromperie. Il sera donc de gauche, c'est hors de doute. Pour que l'Antéchrist soit susceptible de séduire chaque homme, il lui faut en effet une doctrine universaliste, de tendance égalitaire et socialiste. Mais il comblera les conservateurs et les partisans de l'ordre. Il fera consensus, sinon unanimité. Les libertariens et les socialistes, les libéraux et les conservateurs, les riches et les pauvres, les bien-pensants et les marginaux, les Michael Novak et les Michael Moore le salueront tous en coeur. L'analogie joue ici avec Hitler après la nuit des longs couteaux (l'élimination des chefs des SA avait réconforté les « conservateurs » allemands) ou, plus encore, avec Napoléon, après le dix-huit brumaire. Le conservateur, souvent, s'accroche à un semblant d'ordre au lieu d'être le gardien de la substance des choses. L'ordre matériel et politique établi par l'Antéchrist masquera un énorme désordre mental et moral :

 

 

À la fin de l'histoire, il y a un pseudo-ordre, maintenu en place par l'exercice de la puissance. Le nihilisme, à cause de sa « relation avec l'ordre », qui le distingue de l'anarchisme, est « plus difficile à démasquer, mieux camouflé » - cette remarque perspicace d'Ernst Jünger a un rapport certain, quoique caché, avec l'eschatologie. Le terme de « pseudo-ordre » est vrai aussi en ce sens que cette « illusion » aura du succès ; c'est un élément de la prophétie sur la fin des temps que le « désert d'ordre » de l'Antéchrist passera pour un ordre véritable, authentique. La représentation d'un édifice social reposant uniquement sur l'organisation, dans lequel tout ce qui est « technique » depuis la fabrication des produits jusqu'à l'hygiène, fonctionnerait « sans accrocs », et qui, malgré cela, serait un édifice de désordre, n'est pas tellement éloignée de l'expérience de nos contemporains.

 

 

Je tire cette citation d'un livre qu'il faut lire et relire, une profonde méditation théologique, politique et philosophique d'un des plus grands philosophes catholiques du dernier siècle, Josef Pieper (La fin des temps, Éditions Universitaires Fribourg Suisse, 1982, p. 160-161). L'espèce d'asepsie sociopolitique à laquelle tendra le royaume de l'Antéchrist (c'est une caractéristique de l'UniMonde Humain) camouflera le pourrissement secret des choses. L'Antéchrist fera le salut des apparences. Il sera le Christ des médias, substituant au mystère de la rencontre la supercherie de l'image, et incarnant le maximum de malice possible dans un être humain avant l'explosion paroxystique dans un orgueil démentiel :

 

 

Il y a par conséquent dans cette Bête, lorsqu'elle vient, la récapitulation de toute iniquité et de toute tromperie, afin que toute puissance d'apostasie, affluant en elle et contenue en elle, puisse être jetée dans la fournaise du feu (Saint Irénée de Lyon, Adversus Haereses V, 29,2).

 

 

Sur cet aspect, saint Thomas, à sa manière à la fois sobre et limpide, va aussi loin qu'on puisse aller (Somme théologique 3, q. 8, art. 8) :

 

 

(...) il est appelé tête de tous les méchants, en raison de la perfection de sa malice ; aussi à propos de cette parole de la 2e Épître aux Thessaloniciens : « Il se présente comme s'il était Dieu », la Glose écrit-elle : « De même que dans le Christ habite la plénitude de la divinité, ainsi dans l'Antéchrist se trouve la plénitude de la malice. » Certes l'humanité de l'Antéchrist ne doit pas être assumée par le diable dans l'unité de personne, comme l'a été l'humanité du Christ par le Fils de Dieu ; mais le diable lui communiquera par suggestion sa malice plus qu'à tous les autres. Et c'est pourquoi tous les autres méchants qui l'ont précédé sont comme une image de l'Antéchrist, selon cette parole de l'Apôtre : « Le mystère d'iniquité est déjà à l'oeuvre. »

 

 

L'Antéchrist sera donc le plus mauvais des hommes. L'analogie sacrilège avec le Christ inclut une quasi-parodie de l'union hypostatique : le Diable communique par suggestion sa malice à l'Antéchrist, plus qu'à tout autre tyran du passé. Par cette structure parodique, d'ailleurs présente, de façon très curieuse, dans le roman de Dantec, se déploie une perversa imitatio du mystère de l'Incarnation : l'Antéchrist est, pour ainsi dire, le Fils du Diable. Vladimir Soloviev, à qui il faut toujours revenir sur cette question, l'a dépeint tel un grand spiritualiste, un ascète et un philanthrope de moralité impeccable. La perversa imitatio se situe aussi dans les oeuvres de l'Antéchrist : il instaure le Royaume du Diable, une justice hypostasiée, imaginaire, qui dissimule un immense ressentiment, une haine envers la création. L'Antéchrist est celui qui redit avec le plus de force Non Serviam, le non de l'Esprit qui dit non, de l'ennemi de ce qui est : Satan.

 

 

Lorsque la Cité de l'Antéchrist sera construite et établie, il ne restera plus d'autre choix à ses ennemis que le martyre, c'est-à-dire une victoire supraterrestre enracinée dans une défaite temporelle. Devant l'Antéchrist, le grand défi sera d'être prêt au suprême sacrifice, puisqu'il s'agit moins de le vaincre que de n'être pas séduit par lui. Le rôle du croyant sera de nature défensive, la victoire décisive ne dépendant pas de lui. La plus grosse erreur serait de vouloir jouer au plus fin avec un aussi fort joueur. Ce qui s'est passé sur le Golgotha reste le modèle : le plus grand témoignage est celui du sang. À la fin, cette immolation sera demandée et les autres voies, impraticables ou trompeuses, ne serviront plus à quiconque de refuge.

 

 

Sans doute, tout s'accomplira-t-il après une victoire apparente du mal, mais la fin consommera ce qui était caché. Pendant que la « surface » sera bouleversée, le fond sera exhaussé. Nous n'espérons pas un nouveau monde, mais un monde rénové, - et celui-ci est déjà là, en germe, dans « le trésor intérieur du coeur », comme écrit Jean-Paul II.

 

 

La notion de politique

 

 

Le roman de Dantec est un signe en lui-même : l'homme est en péril. Jusqu'à quel point ?

 

 

S'il est vrai que l'ennemi du Christ et de son Église doive surgir de quelque extraordinaire éloignement de Dieu, n'y a-t-il pas lieu de craindre qu'en ces jours mêmes une telle apostasie ne soit en train de se préparer, de prendre forme, de s'accélérer ? ( John Henry Newman, L'Antichrist, Genève, Ad Solem, 1995, p. 47)

 

 

Il faut néanmoins rester modeste en méditant les signes des temps : « Il s'agit d'un domaine secret au sens le plus strict » (Josef Pieper, op. cit., p. 24). On a discerné des signes à toutes les époques et toutes les époques sont justifiées de les discerner. Mais ils se multiplient à un point tel qu'on ne peut s'empêcher de pressentir, à tort ou à raison, que l'envoyé du Malin approche.

 

 

On se doute assez que la question de l'Antéchrist, loin d'être accessible à la seule raison naturelle, ne serait simplement pas devinée par elle : un tel sujet exige l'accueil et la méditation de traditions religieuses. On peut, il est vrai, rejeter cette figure et la considérer indigne d'une réflexion politique et philosophique. Par malheur, sans un réservoir de vérités descendues d'une source divine, l'homme est contraint au nihilisme. Alors, on a beau être l'heureux propriétaire d'une quantité prodigieuse d'informations, être un logicien incomparable, un fameux érudit ou même (en un sens) un « profond » penseur, on reste séparé du réel par un écran d'une opacité absolue, parce que le courant, en définitive, est rompu : on ne pense plus le réel, on se pense ou, pour reprendre avec Dantec des termes averroïstes, quelque chose se sert de moi pour penser.

 

 

Une fois, cependant, que notre pauvre raison se penche sur un thème de cette sorte (qui lui est donné, puisque c'est à une autre instance de lui apprendre qu'un tel personnage surviendra un jour dans l'histoire.), elle en retire un grand profit. Quel est-il ? Quel avantage intellectuel obtenons-nous à consentir à l'existence pour ainsi dire virtuelle de ce mystérieux Antéchrist ? Étonnamment, cette figure politico-religieuse nous renvoie au réel créé et à ses exigences propres. L'Antéchrist éclaire, par contraste, les racines secrètes de la chose publique. En cela, sa considération peut contribuer à une nouvelle compréhension de la notion de politique.

 

 

Dans la mesure où l'ordre politique retarde la fin, résiste à cette pression eschatologique, constante de l'histoire, l'abrogation du politique qu'établirait l'UniMonde Humain nous introduirait fatalement au dernier acte. Aujourd'hui, à quelques décennies de l'UMHU dantecque, un retour héroïque du politique est-il encore possible ? Cela ne se fera pas sans un retour parallèle du religieux. Seul, l'absolu rend sobre, disait Kierkegaard. Paradoxalement, il n'y a que l'espérance chrétienne, vertu surnaturelle, qui est capable de respecter l'ordre naturel. La grande attente eschatologique protège l'humain contre lui-même et le limite dans ses ambitions démiurgiques :

 

 

(...) si l'on n'accepte pas comme condition préalable de se référer à une vérité révélée, non seulement il est impossible de philosopher vraiment sur l'histoire, mais encore il est impossible de vivre dans le domaine de l'histoire réelle : de vivre en tant qu'être spirituel, c'est-à-dire ouvert à ce qui est pour le percevoir, le regard dirigé vers ce qui arrive réellement dans le monde, sans rien laisser en dehors, sans rien enjoliver, mais aussi sans rien sacrifier et sans rien reprendre de ce que l'homme, comme par nature, ne peut cesser d'espérer (J. Pieper, op. cit., p. 189).

 

 
Le puissant livre de Maurice G. Dantec - un roman métaphysique foisonnant et riche comme un roman russe de la grande époque - dévoile l'avenir d'une humanité acculée à des aventures messianiques qui répondent, parodiquement, à cet appel pour l'ailleurs que nous demandons au monde, faute d'avoir conservé le sens de la transcendance. Une autre voie est possible : en nous amenant à reconnaître que l'accomplissement des promesses appartient uniquement à Dieu et à préserver, malgré la propagande des ingénieurs et des apprentis sorciers, une pieuse adhésion au réel créé, la foi chrétienne nous sauve de la démesure et nous redonne la force, en attendant le désastre et le Second Avènement, d'agir humblement pour le bien de la Cité.


Jean Renaud

 

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Notice biographique de Jean Renaud

 

Né en 1957, à Beauport, près de Québec (Province de Québec, Canada), codirecteur, avec Alexis Klimov, de 1986 à 1992, de la revue Le Beffroi , Jean Renaud est l'auteur de plusieurs livres publiés aux Éditions du Beffroi: La Quête antimoderne (1985), Le Secret d'Emma (1986), La Conversion de Faust (1988), Pascal ou la nostalgie de l'Esprit (1989), En attendant le désastre (1990), De la décréation du monde (1994), un recueil d'entretiens menés par Claude Marc Bourget, et Thomas Molnar ou la réaction de l'esprit (1996), ouvrage qui précède Du Mal moderne, cinq entretiens accordés à Jean Renaud par le philosophe Thomas Molnar. Il a aussi participé à trois collectifs : « Poisons », in : De la Philosophie comme passion de la liberté - Hommage à Alexis Klimov (Beffroi, 1984); « Ébauche d'un désir » in : Urgence de la philosophie (Québec, Les Presses de l'Université Laval, 1986); « Chute et Rédemption chez Jean Brun » in : Jean Brun - Actes du Colloque international d'Agen 20, 21, 22 mars 1996 (Agen, Société Académique d'Agen, 2000). Il a également préfacé des essais de Nicole Jetté-Soucy, L'homme délogé (Québec, Beffroi, 1991) et d'André Désilets, Les Tensions de l'errance (Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2001). En outre, Jean Renaud a publié des articles dans des revues françaises et québécoises et donné des conférences, notamment sur Joseph de Maistre, Jean Brun, Léon Bloy, Maurice Barrès, Léon Daudet, Marcel De Corte, Charles-Ferdinand Ramuz, Charles Maurras, Alexandre Soljénitsyne et Friedrich Nietzsche. Il est maintenant directeur de la rédaction de la revue Égards.(www.egards.qc.ca). Articles en ligne : L'École idéologique , La vie n'est pas sans qualités : Léon Daudet

 

 

 

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