Exercice de tir

Publié le par ledaoen ...

Chaque minute qui passe est une minute perdue. Paul était habité par le sentiment qu'il avait dilapidé déjà bien trop de minutes. Ca ne faisait pas très longtemps que cette pensée s'était insidieusement invitée en lui, mais elle était  inexorablement devenue omniprésente, obsessionnelle presque. Comme un poison lent qui finit par vaincre la résistance du gosse, qui lui, ne se serait pas soucié d'avoir - de près ou de loin - parcouru la moitié du chemin de la vie. Cette fusion entre le désir de brûler, enfin, de vouloir, et les premiers signes d'un déclin, ou au moins d'une stagnation physique et intellectuelle que sa proche quarantaine lui collait dans la face, était une des émotions les plus désespérantes qu'il lui avait été donné de ressentir. Il ne parvenait pas à savoir si ces deux ressentis, réveil, enfin, contre signes manifestes de vieillissement étaient liés. Ce désir ardent de se réveiller naissait-il de son expérience et de sa maîtrise acquise au long des années - si peu d'années finalement - et de sa confiance en lui chèrement acquise avec le temps ? Ou bien n'était-il qu'un dernier sursaut frénétique avant la chute du vieillissement et de la mort ? Un début ou une fin ? Sans doute ne valait-il mieux ne pas tenter de répondre à cette question, ni à aucune autre concernant la mort et le vieillissement, cela nuirait à une productivité qu'il voulait mettre tout entièrement au service de son projet. Car Paul avait un projet, un vrai, et on allait voir ce qu'on allait voir.

 

Il traversa la rue pour rejoindre la terrasse du Victor Hugo, certain que John serait encore en retard. Paul se demanda une fois de plus ce qui le poussait toujours et encore à arriver à l'heure à ses rendez-vous avec lui, sachant pertinemment que celui-ci aurait au minimum une demi-heure de retard. Il se posait la question à chaque fois, comme un rituel, mais il savait très bien que c'était parce que cela lui permettait d'entrée d'être en position de supériorité vis-à-vis de John. Regarde, t'es encore en retard connard, ça fait trois quarts d'heure que je t'attends, j'étais à l'heure moi, je suis un pro, pas toi, toi t'es un branleur. John quant à lui, comme tous ceux qui arrivent systématiquement en retard à leurs rendez-vous, pensait inconsciemment que de se faire attendre le plaçait lui en position de supériorité. Oui je suis en retard, je suis à la bourre tu vois, j'ai tellement de trucs à faire, cette rencontre avec toi n'est pas mon souci primordial, je suis quelqu'un d’important, pour toi y compris, la preuve, tu m'attends comme un con depuis trois quarts d'heure.

 

Chacun sa méthode pour conjurer le même malaise, la même peur, le même manque de confiance en soi. Celle de Paul était empreinte de son éducation bourgeoise, gonflée d'hypocrisie, et celle de John d'un nihilisme arrogant qu'il avait endossé en taule pour se protéger sans doute, et dont il n'avait jamais su se dévêtir depuis. Deux messages identiques, deux mensonges, deux langages différents. Incompréhension inévitable.

 

 

Paul décida de prendre cela avec philosophie une fois de plus, le soleil était en train de reculer derrière les immeubles, se laissant complaisamment déchirer par les antennes de télé et les longues cheminées qui ornaient les toits de la vieille ville, la lumière s'adoucissait, et avec elle la chaleur, caniculaire pour ce début de printemps, de l'après midi. La terrasse du Victor Hugo semblait un endroit idéal pour se poser devant une bière pression allemande bien fraîche, d'autant qu'elle était parsemée de jolies jeunes filles couvertes de tissus légers, fleuris et aériens, venues s'encanailler autour d'un thé glacé après une dure journée de michetonnage.

Paul était matteur. Il appréciait de se coller dans un coin avec vue et se reposer l'âme en contemplant les formes idéales qu'on pouvait fantasmer aisément sous les mouvements flottants des tissus des robes légères fraîchement sorties pour cette première occasion ensoleillée de l'année. Il s'installa dans un coin, de façon à ce que l'ensemble de la terrasse lui soit visible sans contorsions obligatoires, comme face à son terrain de chasse, se carra ses lunettes de soleil sur le nez et commanda une Warsteiner au garçon de café un peu raide qui n’a pas manqué de fondre sur lui lorsqu’il avait pris place.

 

Elle passait par là, belle, seule, disponible, le printemps qui l'entourait était chargé d'éjaculations botaniques, un pollen lourd flottait dans l'air, comme un halo obscène et invisible autour d'elle, la lumière douce de ces derniers rayons de soleil glissait sur elle, déposant des reflets oranges sur sa crinière désordonnée, noire et brillante; une apparition, un miracle. Paul posa son verre devant lui et remonta d'un index expert ses lunettes noires afin de contempler avec une gourmandise toute animale la jeune femme qui évoluait sur le chemin du square, se dirigeant irrésistiblement vers lui, vers la terrasse au milieu de laquelle il était installé. Certains instants comme celui-ci valaient à eux seuls toute la grisaille d'une journée. Tous les événements insignifiants ou routiniers qui l'avaient jalonnée mais qui avait permis d'arriver à cet instant. La magie du chaos déterministe.


La femme est joyeuse, elle sent sur elle depuis ce matin le glissement du désir, en elle celui de la vie, elle sort d'un cours de littérature comparée, étudiante insouciante, ces premiers jours de chaleur étaient une bénédiction.  Sensation de retour à la vie, de réveil, de naissance. Joueuse, elle adressa un regard trouble, chargé de promesses au mâle qui ne parvenait pas à détacher son regard d'elle, assis là bas, devant sa bière, sur cette terrasse où elle avait décidé d'aller s'offrir aux regards, aux désirs, en sirotant un verre de vin blanc sec et frais pour fêter le retour de cette puissance vitale qui gonflait ses formes. Elle avait envie de le remuer intérieurement, de lui faire plaisir et en même temps, terrible cruauté féminine, de le saturer de désirs irréalisables. Une vague douce de chaleur enveloppa son ventre quelques instants.

John s'assit aux côtés de Paul au moment ou la jeune femme lui frôla le genou en passant à ses côtés pour aller rejoindre une table quelques mètres plus loin. Il ne l'avait pas vu arriver tant il n'avait su détacher son regard de ce sublime morceau  de nature vivante, désirant et désiré, dont la trajectoire parfaite, tout en mouvements félins et harmonieux s'était inscrite dans son espace visuel. Quelques secondes pas plus, quelques secondes et un regard qu'elle lui avait offert comme un cadeau et dont les frissons qu'il avait engendré courraient encore sous sa peau.

Le vacarme de la chaise qui hurla sa douleur lorsque toute la masse de John s'affala sur elle le ramena brusquement à la réalité, lui aussi.

John était passablement éméché, c'était évident dés le premier coup d'oeil pour qui le connaissais un peu, et il avait sa gueule des mauvaises nouvelles. Paul accusa le coup, sacrée descente, atterrissage forcé immédiat.


La jeune femme s'appelait Hélène, elle s'amusa intérieurement des yeux soudainement affolés de Paul au moment ou son pote bien allumé s'était affalé sur la chaise en face de lui, elle passa, parfaite, à ses côtés en prenant soin de l'effleurer, et s'installa deux tables plus loin, face aux tout dernier rayons de soleil, allongea ses jambes devant elle et alluma une cigarette. Elle ferma les yeux en inspirant longuement la première bouffée, et savoura l'instant, simplement, elle était fière d'elle, gonflée à bloc, le monde était à elle.


- Ce fils de pute nous a pas filé le contrat.


John n'avait même pas salué Paul, il s'est affalé sur la chaise en face de lui et il s'est débarrassé de ça immédiatement, comme on se débarrasse en vitesse d'un patate brûlante, autant lui dire tout de suite comme ça c'était réglé et on pouvait passer à des choses plus marrantes.

Paul était encore imprégné de ses rêves érotiques, il commençait tout juste à encaisser le décalage du à la redescente et il prit ça en pleine face comme un coup fatal, ça n’était plus une descente c'était une chute, quelques dixièmes de seconde et le rêve splendide se transforme en cauchemar. Quinze jours qu'ils préparaient ce plan, montaient les équipes, avec John, qui de son assurance de fuite en avant permanente, déclamait « C'est bon, on l'aura le contrat, de toutes façon ils n'ont pas le choix ils ne trouverons personne d'autre, les délais sont trop court. » John qui prenait des retards dans l'envoi des devis, qui ne cessait d'assurer au téléphone au client que tout était ok, que les équipes étaient montées, alors qu'il nous manquait encore du monde. John qui a du se pointer bourré au rendez-vous, sans connaissance du dossier, et qui s'est fait rembarrer, avec raison. Quel con.

- Je croyais qu'ils n'avaient pas le choix, qu'il n'y avait personne sur le marché pour monter une équipe aussi vite ? C’est pas ce que tu nous avais dit ?

Il posait la question pour la forme, il connaissait déjà la réponse, il se disait déjà au moment ou ça a commencé a merder, bien avant ce rendez-vous, que le donneur d'ordre n'hésiterait pas à embaucher une équipe étrangère.

-  Ils ont pris des espagnols ces enfoirés, aboya John. Moins cher et plus fiable d'après eux.

-  Tu m'étonnes, en te voyant dans cet état ça a du les conforter sur le fait qu'on était pas fiables.

John n'a pas relevé, il avait déjà zappé l'histoire. C'était fini. Il ne tirerait aucune leçon de cet échec, c'était désespérant.


Pendant ce temps là, à quelques centaines de kilomètres plus au sud, dans les dépendances désaffectée d'une gare madrilène, Abou et Chiir procédaient aux derniers repérages de l'opération meurtrière dont l'aboutissement était prévu pour le lendemain matin en ces mêmes lieux, opération préparée de longue date. Le patient travail touchait à sa fin, le jour J était à portée de conscience. Il vivait déjà dans les cerveaux de toute l'équipe, autant dire qu'il était déjà inévitable. Objectif : Une centaine de morts civils. Ils allaient éprouver un plaisir orgasmique lorsqu'ils constateraient une douzaine d'heure plus tard que cet objectif serait allégrement dépassé. Madrid allait vivre dans le sang et les larmes en ce début de printemps.

 

ledaoen ...

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julien 20/03/2006 11:03

Avez-vous vu que l'historien qui a lancé la polémique sur "Le cauchemar de Darwin" a un CV visible sur internet : il est un ancien de Havas (soit directement à la Direction de la prospective, soit dans les filiales de Havas comme Canal Plus) ?

Or Havas est le groupe publicitaire détanant les campagnes de Carrefour et MacDonalds, les deux principaux importateurs européens de perche du Nil.

Je ne sais plus quoi penser.

Je ne dis pas que le type est manipulé, mais lorsque Le Monde, Libé, Charlie hebdo, France Inter, le présentent comme historien, c'est un peu court.

ledaoen ... 22/03/2006 17:10

Bonjour et merci pour votre commentaire.
Je ne connais pas la personne qui a "lancé la polémique" sur le film de Sauper, je n'ai lu que l'enquête d'un journaliste, Jean Philippe REMY, envoyé spécial du journal Le Monde sur place, documentée, argumentée ... Ce sont les faits qui doivent vous permettre de vous forger une opinion, pas les polémiques. Le mieux est de faire des recherches provenant de plusieurs sources différentes, y compris des sources africaines (google est votre ami), puis de les confronter et vous faire votre propre idée de la situation.
Bon courage et bonne reflexion.

Dr M 06/03/2006 19:43

C'est toujours un réel plaisir de te lire ( vraiment ) ...
est ce la suite de ton ou le debut ?
Et pourquoi il arrive pas 1/2h en plus en retard l'autre naz'?
Bises
Jm

daniel 06/03/2006 19:29

tu vois ce sera plus lu ici ,je ne suis pas assez critique ,pour donner un avis ,mais j'ai bien aimé ...........
a++

sof 06/03/2006 18:24

Ta Muse printanière est de toute beauté !!...On savoure et on en redemande, quand les mots mêlent ainsi toutes les animalités du Monde...