David Bowie : le déhanchement d'une prostituée de luxe

Publié le par Laurent Prat

Nos bonnes vieilles rock stars... Devenues des statues traitées à l'antirouille. Effigies adulées dans les sixties comme un troupeau de nouveaux messies, puis érigées pour les nouvelles générations. Qui polissent aujourd'hui ces mythes par respect, sans forcément connaître les raisons du culte et éclipsant comme par magie les défauts de fabrication. Avouons-le, les Beatles ne se sont pas gêné pour nous faire avaler une série de tubes indigestes et les Rolling Stones se sont parfois vautrés dans du blues rock sévèrement sevré. AC/DC nous compose inlassablement le même disque depuis le jour de sa naissance et les Stooges tapinent désormais à trente euros dans des salles omnisport. Personne n'est parfait, et ne le sera jamais.


No way. Les protagonistes de l'aventure rock deviennent les acteurs d'une odyssée en pièces détachées. Fanatiques, maisons de disques et mass média leur offrent mythologies et légendes, garantes de leur survie future. Ils dépoussièrent religieusement le plaqué or de leurs génies empaillés. En somme, ils nourrissent l'imagination d'une populace docile et endormie, friande de valeurs sûres et prise de nausée devant l'haleine mentholée d'une éventuelle innovation. Le rock de masse est devenu une science philatélique pour le meilleur, une traditionnelle stratégie commerciale pour le pire. Le coffre-fort est sans fond, il renferme une mémoire de dollars qui respire à coups de rééditions et de « revivals » : la fête bat son plein, la nostalgie de la contre-culture n'est toujours pas usée.


Un caméléon à l'ambition obsessionnelle


Vingt-six albums. Quelques dizaines de millions de disques écoulés, des fanatiques prêts à l'émasculation et, à ses trousses, une énorme troupe de musiciens douteux qui s'arrachent avidement l'héritage. Le genre d'être humain qui nous fait couler l'encre et dont le caleçon râpé serait à la hauteur d'une vente aux enchères. David Bowie est la star rock ultime, le summum du genre. L'Anglais est foudroyant et ridicule, déifié à tort et traîné dans la boue sans raison. Heureux propriétaire d'un bon cm² dans l'histoire du vingtième siècle, lassé de ses disques d'or empilés en pagaille et client des multiples fellations du milieu. Beau comme un dieu grec, suffisamment rebelle pour nos pupilles adolescentes et équipé, comme preuve d'anoblissement, d'une bonne bourse de tubes rudement bien ficelés. L'archétype se trouve donc parfait.


Et trente longues années que le culte perdure. Catapulté dans le star system à la fin des sixties, le David Bowie est de nature obsessionnelle : sa popularité n'a pas été le simple résultat du hasard, n'a pas pour origine un coup de pub médiatique, mais est née après plusieurs années de flirt avec le showbiz. Cet animal a su endurer et cultiver son vécu. Au départ, un adolescent lambda muté en dessinateur dans une agence de publicité à Carnaby Street, en pleine foire sixties. Jeté dans le bon endroit et au bon moment, voilà une habitude que sa carrière a entretenu avec une étonnante habileté ... Mais également un adolescent en sérieuse panne de personnalité et qui s'entêta à s'en fabriquer une. Pas n'importe laquelle, car monsieur n'est pas n'importe qui.


Après avoir s'être fait aveuglément ballotter dans le courant rythm and blues lors du Swingin' London, notre oiseau plonge au premier changement de température musicale, oubliant tous ses bons vieux principes mods pour creuser dans le versant hippie de l'arnaque... Entreprenant mais relégué sur la touche, Bowie notre belle gueule arbore le sourire naïf d'une pâle copie de Bob Dylan. L'illumination est tout simplement imputable à sa première femme. Blonde éclatante au physique de mannequin et au style excentrique, Angela Barnett pousse le jeune maladroit vers son but avoué, une popularité à grande échelle.

Tout en sachant bien s'entourer pour atteindre ses buts, un David Bowie a toujours du goût. Avant de sombrer dans la folie, Syd Barrett et ses Pink Floyd ont pris le temps d'abandonner en 1967 « Astronomy Domine », un titre culte et gavé d'acide qui verse fiévreusement dans une science-fiction naïve. Comble du hasard, les Etats Unis viennent de piétiner sur la Lune et Kubrick s'est refait l'univers du cinéma avec « 2001 : L'Odyssée de l'espace ». L'animal a décelé la brèche et envoie son single « Space Oddity » en guise de première fusée vers les charts. Le calcul a été fin, le succès a pris forme, son personnage public s'est enfin imposé.


C'est d'un regard avisé qu'il s'est précipité sur sa proie, se dotant d'un esprit ouvert aux possibles tout en gardant un oeil constamment fixé vers le bourbier underground. Le rock des bas-fonds, le creuset des musiques nouvelles, celles qui apparaissent pour les néophytes comme étranges et déplacées, où des personnalités dissimulées ne sont pas dévorées par l'ambition. Une source quasi intarissable pour le Duke. Chercher, trouver, écouter, assimiler puis régurgiter pour rendre sa composition comestible à un large public. En outre, le Bowie est passé maître dans l'art d'élaborer un concept fumeux pour nous faciliter la digestion... Incarner l'extraterrestre au poil frameto de « Ziggy Stardust » ou le détective futuriste de « Outside », ce n'est plus une preuve de courage, c'est de la hargne.


E=MC2 ou la stratégie du succès


Toutes les étapes clés de sa carrière suivent le même schéma. Il déniche les nouvelles tendances, les cuisine à sa sauce et concrétise le résultat en s'incarnant lui-même dans un nouveau personnage. Le succès de la recette nécessite un changement de peau à intervalles réguliers, pour rester en phase avec les modes musicales. Le travesti de 1972 ornant  « Hunky Dory » caresse goulûment les rondeurs de Marc Bolan, jusqu'à s'enticher de son producteur fétiche Tony Visconti. Des parties acoustiques ornées de refrains langoureux, une voix de fausset, le tout rehaussé de magnifiques arrangements classiques, l'ensemble converge droit vers le savoir-faire de son alter ego d'époque.


Quelques mois plus tard, « Ziggy Stardust » catapulte son esthétique atroce vers le sommet des charts, s'approprie l'imagination d'une époque, mais additionne discrètement à l'équation l'esprit de Lou Reed. L'irremplaçable guitariste Mike Ronson s'affiche avec le temps comme l'un des grands artisans de ce succès : la production ronflait de saturation et l'influence garage des Stooges y clapotait.

Au fond Bowie est une locomotive lancée à toute allure qui carbure sur le charbon des voisins, et à chaque époque son wagon de remplaçants.


Au crépuscule des seventies, fameuse époque berlinoise du Duke, on préfère se bercer à la musique synthétique de Kraftwerk et de Brian Eno, les nasaux planqués dans la coco. C'est indéniablement la période musicale la plus intéressante de David Bowie. L'ambiance froide de ses compositions audacieuses n'a jamais aussi bien résonné dans le vide de sa personnalité dépravée. Mister Eno, improvisé producteur et co-compositeur, est alors le principal moteur du projet : la similitude de « Low » ou « Heroes » et de ses essais en solo est d'ailleurs frappante. De la construction des morceaux à l'arrangement des parties instrumentales, son savoir-faire est parfaitement adapté aux attentes de la princesse ; Brian Eno est sans doute le meilleur bras droit de toute la carrière du Duke, celui qu'il a su exploiter au mieux.


Increvable, la rock star est restée au front. Rien n'a pu lui être refusé, même pas le légendaire « Sieg Heil !» proféré devant son public lors de son retour à Londres... David Bowie s'est construit un personnage de masse et a su entretenir avec soin sa popularité, assez tordue, plutôt spéciale. Mais la corde est raide, la tâche ardue et il arrive parfois à l'acrobate de violemment s'affaler. Comme lors de ces maudites années quatre-vingt où, incapable de dénicher le moindre filon artistique, Bowie s'égare lamentablement dans une new wave fadasse. Le fameux « Let's Dance », avec son succès de boîte de nuit, ses clips vidéo pour représentants et ses sonorités Phil Collins, apparaît comme une désastreuse entreprise de démolition. Pour le chanteur, les années qui suivent se déroulent dans un silence discographique quasi-total.


Une période salutaire, sans aucun doute. Le stratège a bel et bien sauvé la mise en décidant de mettre sa carrière musicale entre parenthèses, peaufinant son retour de bâton pour les nineties. Un passage dans la décennie Cobain, et le Duke se plonge naturellement dans les remous des modes musicales. Mais avec cette fois-ci un sérieux wagon de retard. Le nihilisme industriel de rigueur en début de décennie transpire sur « Outside », l'un de ses meilleurs disques. La patte de Brian Eno y esquisse de nouveau l'essentiel, avec au passage un clin d'½il putassier lancé en direction de l'oeuvre de Trent Reznor. Prudent, Bowie attend désormais que le style explose pour se l'approprier sur le tard. « Earthling » nous a gavé d'une techno maladroite et n'a étonné personne ; notre millénaire naissant, si friand de nostalgie rock, le voit revenir sur une bonne vieille six cordes. Comme par hasard. Décidément, monsieur a décidé de terminer sa course en roue libre.


Un extraordinaire sens du paraître


Hanté par la vieillesse, David Bowie a entretenu pendant trente longues années son fort penchant opportuniste, incapable d'adopter une posture artistique bien définie. Musique ? Cinéma ? Théâtre ? Peinture ? Il s'est offert à tous les sacrifices et expériences pour apparaître toujours en phase, pour se positionner en tant que musicien à la fois populaire et délicatement à part. Avec son mythe de l'ambiguïté sexuelle comme appât et quitte à se gaufrer dans de multiples déguisements abominables. Le genre d'artiste que le public dévisage à contre-pied mais avec une admiration aveugle. Le résultat ? Cette immense carrière est habitée par le regard des autres, une vision et une attitude qui ont permis au chanteur de se doter d'un extraordinaire sens du paraître.


Bowie est désormais l'esthète musical par excellence, la haute couture du music business, leur prostituée de luxe. Toujours à l'aise en phase de succès, il a su débusquer et emprunter le plus court chemin pour occuper la place d'un personnage clé d'une époque, et toujours avec une étonnante agilité. Le monde s'est mis à nu face à un formidable stratège, un étrange génie porteur d'un antidote permettant d'éviter de pourrir dans une société qui vous déifie. Mais là où le bât blesse, c'est que David Bowie, l'artiste touche-à-tout, s'il a toujours su cultiver son succès avec talent, n'a jamais pu s'admirer versant la moindre larme d'intégrité. A force de glorifier un renouvellement perpétuel et une prise de risques de façade, Bowie a dans le fond négligé l'essentiel : sa propre âme.


Laurent Prat
Pour le ring
www.surlering.fr

 

Publié dans Culture

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ririe-princesse 17/05/2008 13:50

c'est bien de souligner ce que Reznor a fait pour lui
NAna parceque mine de rien , sans Reznor , on aurait jamais eu Outside , et c'est pas que c'est l'un de ses meilleurs disques , c'est que c'est LE meilleur !
Et afraid of Americans est une perle rock
fô le dire