FMI-FAIM, par Serge Halimi

Publié le par Serge Halimi

Je ne suis pas, loin de là, un fan des articles du Monde Diplomatique ni de son "président du directoire", Serge Halimi. Toutefois, dans son édition du mois de mai, il se trouve qu'il a pondu un éditorial remarquable concernant la crise alimentaire mondiale actuelle. Article qui malgré un parti pris idéologique évident - le Monde Diplo étant un journal d'opinion altermondialiste il est logique que sa ligne éditoriale reflète ces positions - démontre point par point l'absurdité des grandes orientations du commerce international pronées par les grandes institutions financières mondiales (FMI et OMC) en matière de suffisance alimentaire. Ces systèmes, fonctionnant peu ou prou en période d'abondance, se retrouvent diaboliquement inefficaces lorsque les denrées alimentaires de base commencent à manquer, cela d'autant plus que la rareté entraîne de nouvelles spéculations de la part d'investisseurs peu scrupuleux, qui jouent sur les prix des matières premières alimentaires (comme ils le font sur le pétrole) afin d'engranger des profits, ce qui entraîne à nouveau des hausses, comme dans un cercle infernal. Il serait sans doute temps que les Nations Unies s'interrogent sur la spécificité de certains échanges commerciaux vitaux, et établissent des règles claires interdisant la spéculation sur les matières stratégiques et vitales des nations.
Bonne lecture.

ledaoen ...

 

FMI-FAIM, par Serge Halimi

 

Le Fond Monétaire International (FMI) et l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) avaient promis que l’augmentation des flux de marchandises contribuerait à éradiquer la pauvreté et la faim. Culture Vivrières ? Autonomie alimentaire ? On avait trouvé plus intelligent : L’agriculture locale serait abandonnée ou orientée vers l’exportation. Ainsi on tirerait le meilleur parti non pas de conditions naturelles – plus favorables, par exemple, à la tomate mexicaine, à l’ananas philippin – mais des coûts d’exploitation plus bas dans ces deux pays qu’en Floride ou en Californie.

 

L’agriculteur malien confierait son alimentation aux firmes céréalières de la Beauce ou du Midwest, plus mécanisées, plus productives. Quittant sa terre, il irait grossir la population des villes pour devenir ouvrier dans une entreprise occidentale ayant délocalisé ses activités afin de profiter d’une main-d’œuvre meilleur marché. Le Etats côtiers d’Afrique allègeraient au même moment le poids de leur dette extérieure en vendant leur droit de pêche aux bateaux-usines des pays plus riches. Il ne resterait plus ensuite aux Guinéens qu’à acheter des conserves de poisson danoises ou portugaises (lire Jean Ziegler, « Réfugiés de la faim »). Malgré une pollution supplémentaire générée par les transports, le paradis était assuré. Le profit des intermédiaires (distributeurs, transitaires, assureurs, publicitaires) aussi.

 

Soudain la Banque Mondiale, prescriptrice de ce modèle de « développement », annonce que trente-trois pays vont connaître des « émeutes de la faim ». Et l’OMC s’alarme d’un retour au protectionnisme en observant que plusieurs pays exportateurs de denrées alimentaires (l’Inde, le Vietnam, l’Egypte, le Kazakhstan…) ont décidé de réduire leur ventes à l’étranger afin – quelle impudence ! – de garantir l’alimentation de leur population. Le Nord s’offusque vite des égoïsmes des autres. C’est parce que les Chinois mangent trop de viande que les Egyptiens manquent de blé…

 

Les Etats qui ont suivi les « conseils » de la Banque Mondiale et du FMI ont sacrifié leur agriculture vivrière. Ils ne peuvent donc plus se réserver l’usage de leurs récoltes. Eh bien ils paieront, c’est la loi du marché. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a déjà calculé l’envol de leur facture d’importation de céréales : 56% en un an. Logiquement, le Programme alimentaire mondial (PAM), qui nourrit chaque année soixante-treize millions de personnes dans soixante-dix-huit pays, réclame 500 millions de dollars supplémentaires.

 

Ses prétentions ont dû être jugées extravagantes puisqu’il n’en a obtenu que la moitié. Il ne quémandait cependant le prix de quelques heures de guerre en Irak et le millième de ce que la crise des subprimes va coûter au secteur bancaire, généreusement secouru, lui, par les Etats. On peut calculer les choses autrement : Le PAM implorait pour le compte de ses millions d’affamés… 13,5% des sommes gagnées l’année dernière par le seul M. John Paulson, dirigeant d’un fond spéculatif assez avisé pour prévoir que des centaines de milliers d’Américains seraient réduits à la faillite immobilière. On ignore combien rapportera, et à qui, la famine qui a commencé, mais rien ne se perd jamais dans une économie moderne.

 

Car tout se recycle ; une spéculation chasse l’autre. Après avoir alimenté la bulle Internet, la politique monétaire de la Réserve fédérale (Fed) a encouragé les Américains à s’endetter. Et gonflé la bulle immobilière. En 2006, le FMI estimait encore : « Tout indique que les mécanismes d’allocation de crédit sur le marché de l’immobilier aux Etats-Unis  sont restés relativement efficaces. » Marché-efficace : Ne devrait-on pas souder ces deux mots une fois pour toutes ? La bulle immobilière a crevé. Les spéculateurs réhabilitent alors un vieil eldorado : les marchés de céréales. Achetant des contrats de livraison de blé ou de riz pour une datte future, ils escomptent les revendre beaucoup plus chers. Ce qui entretient la hausse des prix, la famine…

 

Et que fait alors le FMI, doté, selon son directeur général de « la meilleure équipe d’économistes qui soit au monde » ? Il explique : « Une des manière de résoudre les questions de famine, c’est d’augmenter le commerce international.» Le poète Léo Ferré écrivit un jour : « Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule. »

 

Il semblerait qu’on l’ait trouvée.

 

Serge Halimi

Le Monde Diplomatique de Mai 2008

http://www.monde-diplomatique.fr/

 

Publié dans Actualité

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