La culture peut-elle survivre au sarkozysme ?

Publié le par ledaoen ...

La culture peut-elle survivre au sarkozysme ? Entretiens croisés

avec : Jean-Pierre Le Goff, philosophe et sociologue (1), président du club de réflexion Politique autrement ; Jack Ralite, sénateur communiste et ancien ministre, créateur des États généraux de la culture ; Jacques Toubon, député européen UMP, ancien ministre de la Culture.


Quelle définition donneriez-vous de notre culture, aujourd’hui ? Existe-t-il encore, selon vous, une spécificité française en matière culturelle ?


Jacques Toubon
. Oui, je pense qu’il existe une spécificité française. D’une part, notre culture est portée par une volonté d’identité. La France est une civilisation. Ce qu’on a appelé l’École de Paris, par exemple, en témoigne puisqu’elle est composée à 90 % d’artistes étrangers. D’autre part, il y a une volonté universaliste qui se traduit par le souci de faire jouer les exigences culturelles à égalité avec les principes de l’économie de marché. Je crois que la spécificité française, aujourd’hui, tient à ces deux volontés, toujours indissociables.


Jean-Pierre Le Goff
. La culture aujourd’hui est devenue une notion fourre-tout. La conception traditionnelle de la culture étroitement liée à l’idée de patrimoine, d’oeuvres, de transmission et de création s’est d’abord trouvée bousculée par le développement des grands médias audiovisuels, du divertissement, des loisirs et du tourisme de masse. L’« héritage impossible » de Mai 68 a, d’autre part, tiré la culture vers le culte de l’artiste maudit, la valorisation de l’expression spontanée et du vécu au détriment du travail de l’oeuvre et de la transmission de l’héritage culturel. Un des principaux problèmes posés à la politique culturelle est celui de distinguer les genres, de faire valoir une idée exigeante de la culture issue de notre tradition qui la distingue des divertissements et des loisirs, ceux-ci ayant leur finalité et leur légitimité propres. D’autre part, les manifestations culturelles avant-gardistes, qui n’en finissent pas de transgresser les tabous ou sombrent dans un narcissisme post-adolescent, ont contribué à creuser le fossé avec les couches populaires et ont favorisé en retour des réactions populistes. C’est dans cette situation confuse que sont introduits aujourd’hui une culture du chiffre et du résultat, un mode de gestion managériale, qui tend à structurer la culture sur le modèle de l’offre et de la demande.


Jack Ralite
. À vrai dire, je pense que la question n’est pas de trouver à la culture une nouvelle définition. En culture, comme le disait Aragon, « on se souvient de l’avenir ». Cela ne veut pas dire que les conditions d’existence de la culture, et plus précisément de l’art dans sa diversité, ne connaissent pas des évolutions, mais ces évolutions correspondent à ce que nous expérimentons depuis les grands chocs de la Révolution, des Lumières et de la construction de la laïcité. Cela a donné une réalité de la culture et de ses relations avec l’État et la pensée. En France, et c’est aussi en lien avec 1936 et la Libération, il y a une pratique institutionnelle en culture (songeons au théâtre public) qui est constitutive de la conception que nous en avons. Il y a deux partenaires face à face, l’État et les artistes, qui quelquefois ont donné naissance à un « mariage cruel », comme disait Jean Vilar. Mais le plus souvent ce face-à-face a abouti à une responsabilité publique en matière d’art et de culture. La « fin de cycle » dont parle la ministre de la Culture, c’est en fait la remise en cause, aujourd’hui et très fondamentalement par des actes de Nicolas Sarkozy, de cette responsabilité. On nous parle de « dépoussiérer la culture ». Antoine Vitez s’était énervé à entendre parler du « dépoussiérage des classiques » : « Ils n’ont jamais eu de la poussière, les classiques, le problème c’est d’avoir de bonnes lunettes pour les lire et de les nettoyer régulièrement. »


Chez Nicolas Sarkozy, les références à Malraux, au Théâtre national populaire de Jean Vilar côtoient la promotion d’une vision américanisée de la culture, qui tend à placer, au nom même du respect du public, la création sous la tutelle de l’audimat… N’est-ce pas contradictoire ?


Jean-Pierre Le Goff
. Le divorce entre les deux modèles me paraît manifeste. Les références aux glorieux prédécesseurs servent avant tout de supplément d’âme à une politique d’image et à une logique gestionnaire et comptable. Mais la question mérite d’être élargie : qu’en est-il de la culture des élites qui nous gouvernent ? La littérature et les arts, l’histoire et la philosophie s’enracinaient dans une tradition nationale, elles étaient au coeur d’une culture humaniste et républicaine et constituaient des ressources intellectuelles où pouvaient puiser les hommes d’action. Qu’en est-il aujourd’hui ? La gestion dans une logique de l’urgence dans tous les domaines a pris le dessus. Les sciences humaines sont elles-mêmes étroitement instrumentalisées, mises au service de l’audit et de la gestion. Toute une sous-culture managériale et communicationnelle pervertit la promotion sociale en développant un « parler creux sans peine » et un bric-à-brac d’outils managériaux. Une politique culturelle digne de ce nom impliquerait précisément de combattre cette déculturation.


Jack Ralite
. Il suffit de lire la lettre qu’a écrite, début août, le président Sarkozy à sa ministre de la Culture, relative à sa mission, pour voir qu’on est là aux antipodes de la conception vilarienne et malrucienne. Dans cette lettre le président se montre directif, contrôleur, autoritaire à l’égard des artistes qui doivent produire « ce que les gens veulent », être évalués de ce point de vue et sont, de surcroît, fragilisés dans leur financement. La référence est américaine à l’évidence, dans le sens où elle confond populaire et populiste, une des conséquences de l’imposition de l’esprit, des affaires aux affaires de l’esprit notamment théorisée en France par le récent rapport Jouyet-Levy sur l’économie de l’immatériel.


Jacques Toubon
. Du point de vue de la culture au sens de divertissement, il est clair qu’on se rapproche aujourd’hui de « l’entertainment » américain. Et là, le rôle du secteur privé peut être beaucoup plus important. Parce que, nécessairement, il y a dans ce domaine un retour économique en quelque sorte plus assuré. Mais la culture populaire, c’est aussi, dans la lignée de Vilar, ou encore du « boulevard du Crime » du XIXe siècle, le fait de provoquer le questionnement, c’est-à-dire d’entraîner le spectateur à sortir de lui-même. Ce versant de la culture est sans rapport avec une vision marketing, qui reste, par définition, centrée sur ce qui « marche » ; le mieux est toujours ce qu’on a déjà vu ou entendu. C’est tout le problème, par exemple, de la publicité concernant les produits culturels. Il est évident que si on laisse celle-ci se développer, il se passera ce qui se passe sur les autres produits (les lessives, les biscuits…), c’est-à-dire que c’est celui qui aura fait le plus de matraquage publicitaire qui ressortira du lot. D’où la nécessité de refuser, par exemple, de faire de la publicité à la télévision pour les livres.


Une culture non régie par les lois du marché vous paraît -elle possible, aujourd’hui en France, avec Nicolas Sarkozy et son gouvernement ?


Jack Ralite
. Bien sûr c’est possible, mais c’est un combat qui est devenu plus difficile, plus rugueux depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Les récents mouvements d’artistes du théâtre, du cinéma, de l’audiovisuel, de l’animation culturelle (etc.) le montrent. On risque d’ailleurs de faire une expérience grandeur nature de la difficulté de ce combat avec la question de la télévision publique et de la suppression de la publicité.


Jean-Pierre Le Goff
. Dans le domaine de la politique culturelle comme dans les autres sphères publiques, la fuite en avant managériale qu’accélère Nicolas Sarkozy déstabilise un peu plus les institutions et considère, peu ou prou, l’entreprise et le marché comme des modèles de référence pour l’ensemble des activités. Sortir de cette situation supposerait d’aborder une question préalable : quelle conception de la culture entend-on promouvoir ? Noyer la spécificité de la culture dans une série de prestations de services de divertissement, d’animation et de loisirs divers ne contribue pas, pour le moins, à éclaircir le débat. Aujourd’hui, on considère de plus en plus la culture comme un objet de marketing, un bien de consommation. L’exportation à prix fort de la marque « Louvre » avec location d’oeuvres à Abou Dhabi dans une sorte de Las Vegas en bordure de mer marque une rupture nette dans la conception républicaine du patrimoine national. Cette rupture est symptomatique de la façon dont nombre de dirigeants, et pas seulement Nicolas Sarkozy, considèrent aujourd’hui la culture.


Jacques Toubon
. L’idée d’une culture uniquement gouvernée par les lois du marché n’est pas plus présente dans ce gouvernement que dans les précédents. Cela étant dit, je pense qu’on est dans une situation, dans notre pays, où l’on a besoin de beaucoup d’investissements du privé dans la culture en général ; c’est absolument évident. D’où, par exemple, la loi sur le mécénat de 2003, qui est excellente et doit être encore, à mon avis, développée. D’où, aussi, toutes les initiatives prises par les grands musées. D’où, encore, le rôle essentiel que joue la télévision commerciale en faveur du cinéma, de la production télévisée indépendante, etc. De tels financements, une fois leurs objectifs clairement définis par l’ensemble des acteurs de la culture, n’impliquent pas réduction de la culture au seul divertissement. En revanche, parce qu’ils sont plus « libres », ils contribuent souvent à la création la plus innovante, à l’avant-garde.


Au-delà de la question des moyens publics, que nécessiteraient, selon vous, la survie et le développement de la culture ?


Jean-Pierre Le Goff
. Tout d’abord la remise en cause du « tout culturel » qui s’est développée dans les années quatre-vingt, mais aussi l’instrumentalisation de la culture à des fins qui ne lui appartiennent pas en propre. Si la culture peut créer des emplois, on ne saurait la transformer en moyen privilégié de lutte contre le chômage ou lui faire jouer le rôle d’emplâtre social. De même, son rôle premier n’est pas de « créer du lien social », il y a d’autres activités pour ça, en premier lieu le travail. Elle n’est pas non plus un instrument militant au service d’une cause, fût-elle remplie de « bonnes intentions ». On ne coupera pas à un débat qui engage une conception de la culture qui n’est pas réductible à l’utilité sociale, mais permet d’éclairer les enjeux de la vie individuelle et collective, ouvre à une dimension de gratuité, de questionnement libre sur notre condition. C’est précisément cette dimension qui s’érode au profit d’un activisme et d’une fuite en avant qui se répand dans l’ensemble de la société.


Jacques Toubon
. Moi, j’essaie d’aller au-delà des discours. Je peux vous donner un exemple, tiré de mon expérience personnelle : la création de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Nous avons déjà accueilli, dans l’exposition permanente, 80 000 personnes ! Comment expliquer un tel engouement ? Il s’agit d’une exposition d’histoire, sur des questions de société fondamentales. Je crois que c’est là que se trouve la source du développement culturel : dans la réponse à une demande culturelle et sociale.


Jack Ralite
. Je crois qu’il faut être objectif : dans notre pays, il suffit de le parcourir, il y a énormément d’équipements culturels qui, heureusement, rencontrent un très large public, mais cela dit, le budget de la culture de cette année, encore plus que les précédents, organise la pépie. Le gouvernement a procédé à des coupes sombres qui dans certains lieux posent effectivement la question de la survie. Mais une autre question est très importante à côté de celle des moyens, c’est celle de la nature du travail dans beaucoup d’entreprises. Les conditions d’exploitation mutilent la curiosité, l’imagination, la créativité des travailleurs. Un psychologue du travail, Yves Clot, a pu dire que, souvent, l’industrie et ses méthodes de gestion et d’organisation du travail créent des « boxeurs manchots ». Ces individualités ainsi blessées, cessent d’être des partenaires potentiels de la création et cela va même jusqu’à amener certains artistes qui souffrent de cet état de fait à réviser leurs ambitions créatrices. Comme quoi parler d’une alliance des forces du travail et de la création est un profond regard d’avenir.


Quelle est votre conception d’une culture pour le peuple ? Celle-ci entre-t-elle nécessairement en contradiction avec la création ?


Jean-Pierre Le Goff
. C’est avant tout celle d’une citoyenneté éclairée. Nous vivons une période critique de l’histoire où nombre de conceptions du passé s’érodent sans qu’apparaisse sur un plan d’ensemble un nouveau dynamisme. Cette période est favorable aux mélanges des genres, à la confusion, au populisme et à la manipulation. Dans ces conditions, les idéaux de l’éducation populaire : « développer l’esprit critique dans la masse de la nation », « partager le patrimoine culturel commun », « former des élites issues du peuple » me paraissent plus que jamais d’actualité. Et s’il est vrai qu’un pays doit s’adapter aux évolutions, il importe de savoir à quoi l’on tient et où l’on va. Le rapport que ce pays entretient avec ce qui lui paraît le moins directement utile est le signe de l’importance qu’il accorde à la liberté de l’esprit.


Jack Ralite
. C’est une question éternelle. La « poésie c’est le luxe de l’inaccoutumance », disait Saint-John Perse. Ce n’est jamais une rencontre facile, on ne découvre pas l’inconnu sans courage. Et en vérité, il n’y a pas de « culture pour le peuple ». Parlerait-on de « science pour le peuple » ? Bien sûr que non. C’est pareil pour la création. Une telle expression rabaisse à la fois la culture, et singulièrement l’art, et le peuple, et singulièrement celui des banlieues. Personnellement, j’aime beaucoup la remarque de Jacques Rigaud selon lequel au XVIIe siècle la royauté n’a pas demandé à Molière telle ou telle pièce. Autrement, nous ne vibrerions pas, encore aujourd’hui, avec le Tartuffe et le Malade imaginaire. En culture nous sommes toujours dans la problématique qu’énonçait Michaux : « La pensée avant d’être oeuvre est trajet. » Chacun est en trajet et pour chacun la rencontre avec une oeuvre demeure un mystère.


Jacques Toubon
. C’est à travers l’exploration de toutes les demandes culturelles du peuple que l’on atteindra le nouvel âge de la politique culturelle. Aujourd’hui, force est de constater que les seules pratiques culturelles qui s’étendent à toute la population, en particulier aux jeunes, sont le cinéma et l’Internet. En revanche, les usagers fréquents des institutions culturelles ne représentent qu’entre 10 et 15 % de la population, identifiés par les mêmes caractéristiques socio-culturelles. Dans les quartiers populaires, des associations culturelles s’implantent, avec le souci de participer à recréer du lien social. Elles ont trouvé leur public, mais un public restreint, pas forcément celui qui était visé au départ. Et c’est en ce sens qu’on peut s’interroger sur la démocratisation culturelle. Je crois que nous avons là un énorme chantier. Mais je dirai que ce chantier est encourageant parce que notre question, à nous en France, c’est de savoir comment on peut avoir une demande qui réponde à une offre culturelle extrêmement importante. Dans beaucoup de pays, la question ne se pose plus. Et pour cause, l’offre culturelle n’existe plus vraiment. Au-delà, il n’y a naturellement aucune antinomie entre culture populaire et création. Je pense que les deux vont de pair. L’art, c’est à la fois le grand public et le questionnement, la démocratie et la création.


(1) La France morcelée, Folio Actuel, 2007.

Entretiens réalisés par Laurent Etre
L’Humanité du 15 mars 2008

Publié dans Idées

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