Assassinat de Kennedy: la théorie de la non-conspiration

Publié le par Bernard COHEN


Voilà l'un des livres les plus surprenants des dernières années aux USA. Par sa taille, d'abord. Éléphantesque: 1612 pages composées dans une police dont les banquiers se servent généralement pour rouler les clients à la fin d'un contrat, des notes présentées sur un CD tellement elles sont copieuses, "un million cinq cent trente cinq mille sept cent quatre vingt treize mots", ainsi que le précise fièrement son auteur.


Celui-ci est lui-même un être à part, une personnalité américaine à mi-chemin de la pop-star et de la référence intellectuelle: Vincent Bugliosi, le procureur qui a établi la culpabilité de Charles Manson dans le meurtre de Sharon Tate et d'autres, tirant de ce procès retentissant un livre devenu un best-seller outre-Atlantique, Helter Skelter (
LaTuerie d'Hollywood, en français). Mais c'est aussi le propos de cet ouvrage mastodontique qui est étonnant. Le célèbre homme de loi livre ici la conclusion de vingt ans d'enquête, et loin d'être sensationnelle, elle est faite pour décevoir tous les esprits affectés par la manie de la conspiration : le président John Fitzgerald Kennedy a été assassiné en 1963, à l'âge de quarante-trois ans, par un "loser solitaire", Lee Harvey Oswald.


Une centaine de théories


La mort de JFK a été, et demeure, un évènement tellement traumatisant dans la conscience universelle que cette démonstration ressemble à une longue - très longue - douche froide. Sans adhérer à aucune des multiples "théories de la conspiration" -Bugliosi en recense une bonne centaine, et liste deux cent quatorze personnes qui selon elles auraient trempé dans le magnicide, ainsi que...quatre vingt deux présumés assassins autres qu'Oswald!-, je suis personnellement toujours resté perplexe devant la proximité temporelle de trois meurtres retentissants de l'histoire américaines, ceux de JFK, du révérend Martin Luther King et du frère du président, Robert Kennedy.


Certes, l'exemplaire enquête menée par Norman Mailer dans les années 90 pour mieux comprendre les raisons de la tentative d'Oswald de renoncer à la citoyenneté américaine et de vivre en URSS (et présentée dans son magistral Oswald: un mystère américain en 1995 ) se démarquait déjà de toutes les élucubrations conspirationnistes, alors qu'à la même époque le réalisateur Oliver Stone embrassait au contraire la théorie du complot du complexe militaro-industriel avec le film JFK. Mais l'acte d'Oswald, et sa mort spectaculaire quelques heures après son arrestation -le tout premier meurtre télévisé quasiment en direct dans l'histoire de l'information-, paraissaient trop énormes pour ne pas "cacher quelque chose".


Une précision à donner le tournis


Pour montrer que la réalité la plus bizarre ne dissimule rien de plus qu'une succession de coïncidences, de tendances psychologiques liées à la structure d'une personnalité, d'impulsions irrationnelles et de ces répétitions obstinées des mêmes erreurs que l'on appelle "le destin personnel", Bugliosi nous offre une reconstitution de la trajectoire d'Oswald, de sa femme russe Marina, et du meurtrier d'Oswald, Jack Ruby, dont la précision est à donner le tournis. En fait, après un mouvement de recul devant la taille et le poids du bouquin, on se laisse prendre dans cette histoire que l'on croyait connaître par coeur et dont on découvre de nouveaux détails.


Le procureur-écrivain applique la même précision chirurgicale à la description des lésions infligées au crâne de Kennedy par les deux balles de l'assassin qu'aux frasques sexuelles de la jeune Marina à Minsk ou à la vie quotidienne de Ruby, issu d'un famille nombreuse juive émigrée de Pologne devenu tenancier de deux clubs de striptease à Dallas, toujours paternel avec ses "girls" -et une seule fois follement amoureux de l'une d'elles, Tawny Angel- et basculant dans un désespoir révolté après la mort brutale de JFK. Les jours précédant le fatidique 22 novembre 1963 sont passés sous un microscope historique à effet tunnel. On "voit" ainsi Oswald et Marina affalés sur un canapé le samedi avant la tragédie, se partageant une banane et regardant vaguement deux films à la télé, Suddenly et We Were Strangers, dont le point commun est d'avoir pour thème... un assassinat politique. Un strict adepte de la théorie du complot pourrait y voir la preuve que Lyndon B. Johnson, souvent accusé d'avoir commandité le meurtre afin de devenir président, avait demandé aux responsables de la programmation télévisée de veiller à mettre ainsi en condition psychologique favorable le futur meurtrier...


La mécanique de la paranoïa


Ce que démontre également Bugliosi, c'est l'emprise durable de la logique paranoïaque sur les opinions publiques des grandes démocraties, à commencer par l'américaine. Quand il analyse comment une rencontre totalement fortuite entre deux individus peut devenir la base d'une énième "théorie du complot" -"la culpabilité par association considérée comme l'un des beaux-arts", dénomme-t-il joliment ce raisonnement biaisé-, on ne peut que penser à Barack Obama soudain exposé à des attaques féroces parce qu'il avait fait la connaissance d'un ancien gauchiste radical des années 60, soupçonné d'activités illégales menées quand le candidat à la présidence avait... huit ans.


Et puis, il y a bien sûr la fameuse tautologie d'Hillary Clinton à propos de "the vast right-wing conspiracy that has been conspiring against my husband" (la vaste conspiration de droite qui a conspiré contre mon mari) au moment de l'affaire Lewinsky. "Chercher le complot sert le plus souvent à nier la réalité", constate froidement Bugliosi, et dans le cas de JFK la réalité s'est affublée d'une série de masques susceptibles de dérouter les esprits les plus rationnels: dans un Dallas profondément réactionnaire et politiquement hostile au jeune président, c'est à un révolté fasciné par la révolution cubaine -mais aussi très conservateur dans son comportement quotidien, ainsi que le montre bien Bugliosi- qu'il est revenu de passer à l'acte; et si Jack Ruby, "kennedyste" et anti-raciste convaincu, n'avait pas aussi entretenu des relations amicales avec de nombreux policiers et inspecteurs de la ville, il n'aurait sans doute jamais été en mesure d'approcher Oswald d'aussi près et, en s'arrogeant la responsabilité de faire prévaloir la justice, il n'aurait pu priver le pays de la catharsis qu'un procès en règle de Lee Harvey Oswald lui aurait procurée...


S'appuyant sur une synthèse gigantesque de publications, sur son enquête personnelle et sur une relecture pointilleuse du pesant rapport de la commission Warren, qui allait travailler pendant neuf mois avant de conclure qu'Oswald était bien l'assassin de JFK et qu'il avait "probablement" agi seul, l'auteur apporte aussi un éclairage exceptionnel à toute l'affaire grâce à sa longue expérience du système judiciaire américain. C'est très notable lorsqu'il se penche sur le procès de Jack Ruby, qui pour ma part m'avait toujours intrigué: pourquoi un jury populaire s'était-il empressé de condamner à mort un homme qui avait voulu venger le pays tout entier et qui était à l'évidence mû par des motifs passionnels, dans un État où abattre sa femme surprise avec un amant était considéré comme un délit presque mineur? Avec un humour caustique, Bugliosi fouille les paradoxes de la loi texane et montre comment l'avocat-vedette choisi par Ruby, Melvin Belli -prononcer Bellaille- , s'était mis à dos l'opinion publique de Dallas en taxant par exemple les Texans de "ploucs qui ne savent même pas à quoi sert un bidet". Là encore, l'anecdotique et le marginal s'unissent pour modeler et transformer le cours des événements. C'est d'abord cela, l'histoire.


Vincent Bugliosi, Reclaiming History, The Assassination of President John F. Kennedy, Norton, 2007, 1612 pages.

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