8961 !

Publié le par Christophe Barbier

Pour poursuivre ma sélection d'articles concernant mai 68 en cette année de quarantenaire, je vous soumets un excellent édito de Christophe Barbier paru dans l'Express du 17 avril.
Une vision dissonante, quelque peu incorrecte et sans concessions de la génération 68.
A mettre en perspective avec les manifestations lycéennes actuelles.

8961 !

La France à mal à sa jeunesse. La voici défilant, dépêchée par ses professeurs, pour défendre quelques postes menacés par l’évidence démographique et la déréliction budgétaire. La voilà surtout aux premiers rangs des cohortes dessillées du postsarkozysme, un an après une victoire de la rupture qu’elle a appelée de ses vœux sinon de ses votes. Aux jeunes angoissés par l’avenir les politiques expliquent qu’il leur reviendra, d’une même saignée, de remplir le tonneau des Danaïdes de la dette et d’arroser le jardin d’innombrables retraités. Joyeuse perspective qui suffit à expliquer pourquoi, de toutes les générations montantes en Europe, celle qui devient adulte en France se dit la plus morose et défaitiste. On pourrait presque l’appeler la « nouvelle vague-à-l’âme ».

 

A qui les approche, les adolescents, pour la plupart, apparaissent pourtant comme lucides et audacieux, épris d’aventure et empreints de générosité, n’ayant peur ni de l’étranger ni des étrangers. Malgré les ratiocinations syndicales, ils savent que le vrai est dans la sélection, appuyée sur l’excellence, comme la vie le montre chaque jour ; et que le juste est dans la solidarité, régulée par l’exigence, afin d’éviter abandons et abus. Si la jeunesse est ainsi nimbée de noirceur, quand on la regarde sans l’écouter, c’est en fait, par une tragique mystification : elle n’est pessimiste et terne que dans le regard et par la volonté de ses aînés. Ce sont les parents qui peignent en gris leur progéniture, pour, selon les cas, mieux s’en plaindre … ou la calfeutrer plus longtemps dans le giron familial.

 

Se joue en ce début de XXIe siècle le dernier acte de l’asservissement de leurs descendants par les baby-boomers, qui proscrivent l’optimisme en diktat mortifère, tandis que les idéologues rancis de Mai 68 accrochent sur la porte de la vie l’écriteau que Dante plaça sur celle de l’Enfer : « Toi qui entres ici, abandonne toute espérance. »


Comble de la ruse, apex pernicieux, ils voudraient même que la jeunesse de 2008 jouât un remake de mai 68. Modernisé, bien sur, avec idéaux mondialisés, slogans sur le net et « bio-barricades » sans pneus enflammés, ce serait un show bien chaud destiné à prouver que rien ne change, puisque tout recommence. Révolutionnaires de pacotilles à 20 ans, « cons-cons » (consommateurs-conservateurs) à 40, les soixante-huitards sont aujourd’hui de vrais réactionnaires puisqu’ils se font promoteurs de leur propre jeunesse, dont plus personne ne veut.


Les jeunes devraient lancer des pavés contre Mai 68, ses gourous et prosélytes. Plus profiteurs que prophètes, ils ont englouti les années d’abondance et n’ont ni prévu ni prévenu ces crises qui gangrènent la vie de leurs enfants et petits-enfants. Afin de vieillir en paix, ils souhaitent désormais que la société abjure invention, action et réformes, pour ne plus être que le spectacle de ce qu’elle fut.

 

Pour réclamer le droit à l’insouciance, à l’espoir et à l’audace, pour renverser la gérontocratie et tenter l’aventure du future, pour « tuer » le père et le prof, la jeunesse devrait taguer sur les murs « 8961 » : un 1968 renversé… Le fera-t-elle ? En France, on voit que la situation est vraiment grave aux révolutions qui n’éclatent pas.

Chrisophe Barbier
Pour l'Express
www.lexpress.fr

Publié dans Histoire

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