"Des mots", suivi de "Nourrir le monde", par Jacques Attali

Publié le par ledaoen ...

je vous soumets aujourd'hui deux textes de Jacques Attali parus dans l'Express et concernant la crise alimentaire mondiale, texte à mettre en perspective avec les engagements non tenus des pays de l'OCDE d'augmenter leur aide aux pays pauvres.
Bonne lecture et bon début de semaine.
ledaoen ...


 

 

En 2007, la France a réduit de 16% son budget d'aide aux pays pauvres.

En l'an 2000, les principaux chefs d'Etat s'étaient engagés, aux Nations unies, à réduire de moitié la pauvreté dans le monde avant 2015. Il n'en sera rien: elle s'aggrave, au contraire, en particulier en Afrique. Et l'engagement pris, pour y parvenir, au sommet du G 8 de Gleneagles, en Ecosse, en 2005, de porter en cinq ans l'assistance aux pays les plus pauvres de 80 à 130 milliards de dollars ne sera pas non plus tenu. Selon l'OCDE, qui en est le comptable, l'aide publique des 22 pays les plus riches a reculé de 107,1 milliards en 2005 à 104,4 en 2006 et 103,7 en 2007, en raison du ralentissement des réductions de dettes, qui avaient connu un maximum en 2005 avec l'annulation de celles de l'Irak et du Nigeria.

Cette aide ne représente plus que 0,28% du PIB des pays de l'OCDE. En particulier, la part européenne ne s'élève qu'à 0,38% du PIB de l'Union, qui s'était pourtant engagée à atteindre 0,56% en 2010 et 0,7% en 2015. Le recul est particulièrement significatif pour la Grande-Bretagne et pour la France (de 0,47 à 0,39%), décidée à parvenir à 0,7% dès 2012 et qui a, en réalité, réduit son budget d'assistance en 2007 de 16% en termes réels, alors que, la même année, l'Espagne a accru le sien de près de 34%!

Et encore compte-t-on dans cette aide des dépenses qui n'ont aucun rapport, ou presque, avec le développement: les annulations de dettes (simples mouvements d'écritures comptables, sans apport d'argent frais, souvent au seul bénéfice de gouvernements gaspilleurs), le coût de l'accueil des réfugiés politiques et des étudiants, ainsi que des prêts de nature quasi commerciale. Si l'on déduit ces dépenses sans impact dans la lutte contre la pauvreté, il ne reste, pour la France, que moins de 1 milliard d'euros d'aide réelle, à la répartition par ailleurs fort discutable - 1 milliard, soit moins du dixième de ce que les immigrés travaillant en France renvoient dans leurs pays!

Il est temps d'accroître cette aide et de la réorienter vers ce qui est vraiment utile à la lutte contre la pauvreté: le financement à taux très réduits de grands projets d'infrastructure et de systèmes de santé, l'amélioration de la démocratie et du statut de la femme, la formation des cadres et l'assistance technique à la microfinance. Le reste n'est que mots.

Nourrir le monde

Depuis l'Antiquité, la plupart des révolutions commencent par une révolte contre la hausse du prix du pain ou d'une autre céréale nécessaire. Aujourd'hui, la même menace se profile: depuis un an, l'indice de la Food and Agriculture Organization (FAO) mesurant le prix des produits alimentaires de base a augmenté de 36%. Ces denrées sont inaccessibles à un très grand nombre de gens: près de 1 milliard de personnes souffrent de la faim. Les causes en sont connues: la hausse de la demande, en raison de la croissance démographique et de l'augmentation de la consommation de viande, en particulier par la population urbaine; la flambée du coût du transport maritime, qui représente plus du tiers du prix des céréales; la rareté de l'offre, en raison de l'évolution du climat: déjà, l'Ukraine ou l'Australie produisent moins que jamais, et la production mondiale de riz plafonne. Partout, on voit des manifestations contre ces hausses: au Mexique pour la galette, en Italie pour les pâtes, au Maroc, au Sénégal, au Yémen, en Ouzbékistan...

Cela pourrait entraîner des mutations géopolitiques profondes: migrations massives vers les villes, mouvements de paysans, collectivisations du sol, protectionnisme. En effet, les pays en déficit font tout pour importer (l'Europe achète 15 millions de tonnes de céréales) pendant que les pays en excédent (l'Argentine, l'Ukraine, la Russie, la Chine) font tout pour garder leurs productions. Et les négociations de l'Organisation mondiale du commerce, fondées sur une libéralisation des échanges, ne peuvent qu'échouer sur le terrain agricole. Cela ne fait que commencer: d'ici à 2060, en Afrique subsaharienne, 100 millions d'hectares de plus pourraient être touchés par la sécheresse: de même au Brésil, dont on attendait beaucoup. Le sud de l'Afrique pourrait voir sa production de maïs se réduire de plus de 30% d'ici à 2030; l'Indonésie et l'Asie du Sud-Est perdraient au moins 10% de leurs principales cultures vivrières. Selon l'ONU, 600 millions de personnes supplémentaires souffriront de malnutrition dans les prochaines décennies.

Il est urgent de repenser l'agriculture, de financer des infrastructures rurales et surtout d'améliorer l'éducation des paysans, à l'impact considérable sur l'efficacité agricole, mais sans doute désastreux pour la domination des puissants...

 

Jacques ATTALI, pour l'Express
www.lexpress.fr

Publié dans Actualité

Commenter cet article