CYCLE 14

Publié le par ledaoen ...

J’ai filé comme j’ai pu en direction de la Grand Rue.

En passant par le centre ville, j'en avais d'habitude pour moins d'un quart d'heure du Be Bop à chez moi, même bien bourré. Avec ces putain de béquilles, j'ai estimé rapidement que ce temps devait être multiplié par deux ou trois.

L'air était assez doux finalement. L'hiver s'approchait et la Grand Rue se vidait. Les terrasses qui ornaient encore, avant mon séjour forcé en traumatologie, cette grande avenue piétonne n'étaient déjà plus qu'un souvenir. J'aimais bien ces grands vents d'automne, encore tièdes presque, et le ballet débutant des premières feuilles mortes sur les pavés, les cols des blousons qui se relevaient, comme un premier rituel inconscient pour accueillir les temps froids, déjà sur le retour après leur courte virée autour de la planète. Terrible cycles.

Si j'étais parti en plantant Alexandra sur place c'était parce que j'en avais besoin, le ridicule ne m'avait jamais posé problème, forcément j'avais eu le temps d'en prendre l'habitude. Ma petite colère n'avait été qu'un prétexte. J'avais le crâne rempli de points d'interrogation qui se battaient entre eux mais je constatais avec étonnement qu'une curieuse sérénité m'avait envahie. En passant devant l'hôtel de Paris, j'ai fait une pause pour réserver une piaule le lendemain et j'en ai profité pour me jeter un Jack au bar. Le gardien de nuit a fait un peu la gueule mais il m'a servi. A ce moment précis toutes les petites merdes de ma vie de pochetron inutile me paraissaient sans grande importance. Au fil des heures depuis mon coup de téléphone à Béa, s'était imposé comme une évidence que seule l'arrivée de mon fils avait une existence légale, là, tout de suite, que le reste, ma tristesse terrifiée, le comportement bizarre d'Alexandra, savoir si le groupe m'avait remplacé ou si j'allais garder mon job, tout ça je pouvais bien en faire un tas et le déposer dans un coin, dans le dossier "en cours à suivre". Fallait juste que je sois un minimum à la hauteur, au moins que je fasse de mon mieux, c’était comme une seconde chance qu’un blaireau dans son bureau là haut, avait décidé je ne sais pourquoi, de m’accorder. Je ne me faisais pas trop d’illusions sur l’image que Léo devait trimballer sur moi, ni même sur le fait que j’allais pouvoir y changer quelque chose, mais bordel je lui devait au moins des explications, une discussion, lui expliquer que j’étais vraiment un sale con mais que toujours il a été quelqu’un pour moi, quelqu’un d’important, que chaque putain de jour que j’ai passé sur cette planète il était là, en moi … Bordel je savais même pas comment on devait parler à un gosse de 10 ans moi, alors lui expliquer mes conneries.

J’ai repris le trajet vers mon chez moi, chez moi que j’avais pas vu depuis quinze jours, curieusement ça me foutait un peu la trouille, comme si j’avais eu droit à une parenthèse hors du temps et que mon retour chez moi signifiait le retour dans la glauque insignifiance de mon quotidien.

Quand je suis arrivé sur la place Zola, j’ai trouvé Alexandra qui faisait le pied de grue devant le porche qui menait à mon studio, ombre gracieuse et improbable projetée par le lampadaire au dessus d’elle. Elle avait pas lâché l’affaire. J’ai marché vers elle. J’étais content qu’elle soit là, pas trop envie de me replonger dans ma merde tout seul. Elle a relevé son visage vers moi lorsqu’elle m’a entendu m’approcher. Son sourire était agréable, avenant, aucune ironie, mélange de gravité complice et de légèreté volontaire typiquement féminin. Une petite chauve souris s’est fendue de quelques loopings au dessus de nos têtes avant de disparaître entre les antennes de télé des toits alentours. Je suis arrivé à sa hauteur.

-         C’est bien que tu sois venue. Merci. » J’ai dit.

J’avais ses yeux verts au fond des miens, ça me réchauffait terrible. Elle a posé son index sur ma bouche et puis l’a remplacé par ses lèvres fraîches, baiser doux, rapide. Cadeau inattendu, somptueux. J’ai posé ma tête sur son épaule, visage enfoui dans ses grands cheveux noirs et j’ai pleuré. Une armée de hoquets à la con, plus ça sortait, plus ç’était incontrôlable, je ne pouvais plus rien retenir, juste tenter de maîtriser un minimum le volume. Elle a rien dit. Juste posé sa main sur ma nuque. Elle m’a laissé inonder son épaule de mes flots lacrymaux. Elle savait que ça allait se passer comme ça. Elle l’avait prévu. Elle était revenue pour ça, pour me soutenir, pour me sauver, pour savourer sa victoire aussi – enfin -, récupérer ma défaite entre ses mains, que je la lui remette pour de vrai, parce que je le voulais, parce qu’elle était la seule, la dernière personne qu’il me restait au monde, et que j’étais incapable d’affronter ce qui m’attendait avec le grand trou que j’avais au fond de moi. C’était bien la première fois que je lui exprimais que j’avais vraiment besoin de son aide, que j’avais vraiment besoin d’elle, et je savais qu’elle était venu chercher ça un peu, me l’arracher, elle avait su ce soir que j’étais enfin mûr pour ça et elle m’avait fait comprendre aussi tout au long de la soirée qu’elle était prête à recevoir ma rémission. Comment voulez-vous résister face à une telle détermination froide et calculée ? Ma béquille est tombée sur le trottoir, bruit métallique incongru au milieu de toute cette émotion dégoulinante. Je tenais sur un pied, légèrement appuyé contre Alex, j’ai relevé ma tête dans un dernier reniflage, elle m’a souri, moi pareil. J’ai dégueulassement essuyé le mélange salé larmes-morve qui inondait mon visage d’un revers de mon bras valide, transformant ainsi une partie de mon blouson en serpillière bonne pour la désinfection à l’eau de Javel. J’avais vraiment l’impression de ressembler au derniers des hommes, autant dire au dernier des cons, sortant d’un coma prolongé, et se retrouvant seul au milieu d’un no man’s land urbain post-nucléaire hanté par des ombres atroces qui cherchaient à s’enfoncer au plus profond de moi-même pour en extirper le peu d’élan vital qui y restait. En gros j’étais vraiment complètement perdu et j’avais même plus de masques pour me le cacher. Alexandra a ramassé la prothèse externe en alu qui traînait sur le sol, m’a pris par la taille pour que je m’appuie sur elle et nous avons passés le porche avant de monter laborieusement les trois étages pour rejoindre mon studio. Je ne me rappelais plus depuis combien de temps je ne m’était reposé sur quelqu’un, c’était comme une révélation pour moi. J’avais tellement de trucs à lâcher, des années, des tonnes.

Le studio avait été nettoyé de fond en comble, c’était à peine si je le reconnaissais, pas une cannette qui traîne, pas un cendrier rempli et mon piano bordel, qui brillait, fier comme un camion neuf, planté au milieu de la pièce, ressuscité. Le convertible était ouvert, draps neufs, on aurait dit une piaule du catalogue Ikea, les fautes de goût en plus, ce qui permettait de lui préserver un côté humain.

-         Putain Alex me dis pas que t’as fais le ménage ici ?

Elle a pris un air mutin.

-         Stef si j’avais rien fait les murs et la moquette auraient moisis pendant ton absence, tu n’imagines même pas ce que j’ai pu trouver comme merde là dedans. Et puis j’ai passé un peu de temps ici, tu voulais quand même pas que je reste dans ta merde si ? Allez m’engueule pas. Et puis je te signale que tu reçois des gens importants demain, tu veux quand même pas leur offrir le café au milieu d’un tas d’immondices mmm ?

Le tout couronné d’un baiser tout doux sur la joue. Qu’est ce que vous voulez faire ?

-         Tu as passé du temps ici ?

-         Un peu, c’était sympa d’avoir une piaule en ville, j’ai squatté deux ou trois fois, mais je te promets de n’avoir pas fait de cochonnerie dans ton lit, ou alors si, une seul fois, mais toute seule.

Clin d’œil en prime.

-         T’as dormi là ? Pendant que j’étais à l’hosto ? Alors que t’as tout le confort chez tes vieux ?

-         Ouais … Il y a quand même un avantage ici … Y a pas mes vieux justement. Alors pour le ménage tu gueules pas, tu considère ça comme mon loyer ok ?

Elle s’est tournée vers moi, ses deux mains sont venues se placer sur mes joues, câlines, caressantes. Dans un souffle elle a dit :

-         Et puis de toute façon, si tu veux bien, tu m’engueuleras plus jamais d’accord ? Et tu oublies pour de bon le doberman.

Sa bouche s’est approchée et sa langue est venue doucement caresser l’extérieur de mes lèvres. J’ai capitulé, soif de boire en elle, d’approcher sa source de lumière, de puissance, de m’en abreuver, m’en ressourcer. Un vampire.

Cette nuit là j’ai dormi sur son ventre, le visage au bord de son nombril, contemplant avec émotion les quelques poils qui s’échappaient de sa culotte, merde je sentais ses fragrances intimes à travers le coton, délices olfactifs poivrés, stupéfiant inaccessible. Sa main dans mes cheveux, régression assumée, chaleur maternelle, cocon, renaissance possible, ouverte. Calme dans mon âme, enfin …

Repos.

ledaoen  ...

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Yeah 06/03/2006 21:43

la suite!!la suite please...

Dr M 13/02/2006 23:47

Hé ... l'est un peu trop coquine l'alexandra ...non ?
Une langue au coin des lèvres... nan nan ... plutot ses lèvres au coin de ta bouche ... moins " Rha Love Sexualitty " ... et puis ...quoi ... " ses fragrances intimes ... on imagine tout de suite les pheromones de sa chatte , ou les fleurs de pets de son anus ... nan nan ... pani fragrance ... juste son odeur ... na pa mieux !
Mais bon ... pour ce que j'en dis ... on s'y crois !
Bises
Jm

ledaoen ... 14/02/2006 11:43

Eh beh ... quelle délicatesse pour un scène toute en tendresse ... Un peu dur de ta part, c'est un passage sur lequel j'ai passé plusieurs jours et au sujet duquel je suis assez fier, j'imagine que le mot "fragrances" n'a pas la même signification pour toi, pas la même résonnance dans ton vécu, je le trouvais plus juste et plus doux que "odeur" ... Il s'agit bien des phéronomes de sa "chatte" qui me mettent dans cet état bonhomme ... Tu n'aimes pas cette odeur ? Ces "délices olfactifs poivrés" ? ... Bonne journée et merci pour le commentaire.
allez je te le refait, lis la scène doucement, en tentant de l'imaginer :
" Cette nuit là j’ai dormi sur son ventre, le visage au bord de son nombril, contemplant avec émotion les quelques poils qui s’échappaient de sa culotte, merde je sentais ses fragrances intimes à travers le coton, délices olfactifs poivrés, stupéfiant inaccessible. Sa main dans mes cheveux, régression assumée, chaleur maternelle, cocon, renaissance possible, ouverte. Calme dans mon âme, enfin …
 

 
Repos."
Bisous Dr Mabuse