JACK IN THE BOX ( Jack Lang face à la mort et au destin )

Publié le par François-Xavier Ajavon

Jack Lang a une passion dans la vie : publier des communiqués de presse pour rendre hommage à des personnalités décédées, mortes, défuntes, disparues, éteintes, parfaitement froides... petite anthologie.

"La caricature est l'hommage que la médiocrité paie au génie"

Oscar Wilde

Mourir entraîne toute une série de désagréments pénibles, dont le plus redoutable est certainement l'éloge funèbre de Jack Lang. Loin de la vibrante oraison de Bossuet pour Anne d'Autriche, ou du discours d'un Malraux transfiguré pour Jean Moulin, l'hommage de Jack Lang à ses illustres contemporains tient en général dans un bref communiqué de presse, repris par l'AFP. Emblématique ministre de la culture des années Mitterrand, Jack Lang a adapté l'éloge funèbre à notre modernité, dans un format si bien adapté à notre temps : le slogan. Le tonitruant éloge funèbre de Jack Lang est fondamentalement pensé pour être repris dans les médias, pour être rabâché, pour saturer l'événement et finir par avoir plus d'importance que le décès lui-même dont il se veut la louange. Jack Lang a raison d'accorder tant d'importance à l'éloge funèbre dans sa communication politique : son hommage ne pourra rencontrer qu'une franche adhésion du public, dans le contexte émotif suivant immédiatement l'annonce d'un décès... Le décès d'une personnalité renvoyant toujours, d'une manière ou d'une autre, à notre histoire personnelle... qui, suivant les générations, a oublié ce qu'il faisait quand il a appris la mort de JFK, de John Lennon, de Hergé ou de Serge Gainsbourg ?

Entrons dans le vif du sujet... Quand il perd un ami proche Jack Lang ne peut résister à l'envie d'employer son style fleuri - que l'on aime tant : « C'est avec un immense chagrin que j'apprends la disparition brutale de mon ami Tadeusz Kantor ( a déclaré samedi le ministre de la Culture Jack Lang qui, en 1971, alors qu'il dirigeait le Festival mondial du théâtre de Nancy, fit connaître en France cet homme de théâtre et plasticien polonais ) Le peintre et poète magnifique, le metteur en scène qui célébra les noces du théâtre avec la mort et la mémoire, me bouleversa avec la " Classe morte " en 1975 ». Les noces du théâtre et de la mort... diable ! Et Jack, ayant peur des fantômes, poursuit : « Sa silhouette noire et blanche de révolutionnaire de l'art, continuera à nous hanter »... révolutionnaire de l'art... rien de moins... Intermittent du spectacle ou pas ? Telle est la question...

Si la mort de Tadeusz Kantor l'a frappé d'un immense chagrin il passe à un niveau indéniablement supérieur quand il s'agit d'Yves Montand : « La nouvelle de la disparition d'Yves Montand me bouleverse ». Le lyrisme reprend sévèrement la barre : « Un vrai combattant de la vie et de l'art est brutalement terrassé. ». Inutile de dire qu'un artiste engagé vient de mourir... dans l'univers de Jack on ne meure pas, on est terrassé... Notant l'engagement politique du fameux showman roublard et talentueux, Jack n'hésite pas à s'identifier et à mettre la dépouille encore fumante au service de ses propres idéologies : « Yves Montand faisait corps avec notre histoire, nos espoirs, nos déceptions, nos contradictions et nos utopies. ».

A propos de Serge Gainsbourg l'ancien Ministre de la culture n'hésitait pas à déclarer : « Serge Gainsbourg était un grand de la poésie et de la musique française... Il incarnait avec sensualité l'idéal rimbaldien de la liberté libre ».... Et Jack n'a vraiment peur de rien, il voit le style de Gainsbourg comme une machine-outil qui broie les mots : « Maître de la langue, qu'il concassait, transfigurait avec tendresse et fureur, il était aussi un magicien de la composition musicale ». Et Jack ne peut s'empêcher de rêver le poète en victime d'une société qui ne le comprend pas : « Sa virtuosité sans frontières, son art de vivre hors des entraves de la société établie, le désignent comme un des tout premiers de l'anthologie de la poésie chantée de notre temps ». C'est vrai, aussi, pourquoi irait-on s'abaisser à parler de chanson quand on peut dire « poésie chantée ». De la même manière pourquoi parler de BD quand on peut évoquer un « roman graphique »... la culture populaire fait si peur...

Si Jack écoute du Gainsbourg, il chante du Michel Berger : « Celui qui nous a fait chanter J'aurais voulu être un artiste, en était un, au plein sens du terme ». Allant au-delà de l'acceptable, Jack associe l'oeuvre de Léo Ferré à sa propre vie militante : « Tendre et rebelle, Léo Ferré est la mémoire de nos révoltes, le poète de nos espérances ». Là où Gainsbourg concassait les mots, Léo l'anar les chamboulent... « Il a bousculé les mots, chamboulé les sons avec un art inimitable qui l'a placé au sommet des inventeurs de beauté. ». A partir du moment où l'on parle de poésie chantée, on peut évidemment se permettre d'appeler les artistes des inventeurs de beauté, tout est possible, tout est permis... « Juvénile jusqu'au bout, il est à jamais irrécupérable par les puissants de ce monde. » : on se demande le statut de ce communiqué alors... Si Ferré était un inventeur de beauté, le peintre Vasarely est un « inventeur de formes » : « (il a été) l'un des grands inventeurs de formes de ce siècle. » Avec M. Rond qui a inventé le rond et M. Carré qui a inventé le carré ? Mystère...

Si le peintre Vasarely était un inventeur de formes, certains autres sont des bâtisseurs de labyrinthes, rien de moins : « Je l'aimais passionnément. Son art ( celui de Maurice Estève ), pur, rigoureux et flamboyant, pénétrait les labyrinthes les plus secrets de l'univers. La musique des couleurs, le chatoiement des construction savantes, la poésie de ses harmonies mystérieuses, tout dans son oeuvre enivre le regard et métamorphose les perceptions »... Jack connaît des jours de verve épatants...

Tutoyant l'éternité, l'oeuvre de Trenet a son avenir assurée dans les rues de nos villes : « ( Le ministre de l'Education nationale Jack Lang, ancien ministre de la Culture, a exprimé lundi son "immense peine" après l'annonce de la mort de Charles Trenet. ) Charles était un ami très cher et je ressens une immense peine à sa disparition (...) il s'était installé d'emblée dans l'éternité et ses chansons (...) vont encore courir très longtemps dans les rues » Connaissant l'oeuvre du « fou chantant » sur le bout des doigts, Jack y va de son effet de style ridicule, mêlant plusieurs références aux chansons de Trenet : « Nul doute que le vagabond qui chante, chante soir et matin, a rejoint le jardin extraordinaire où l'attendent les êtres fantastiques qui peuplaient l'imagination de cet incomparable créateur ». Ha-Ha-Ha...

N'ayant pas peur de s'incruster sur la culture populaire, la plus populaire, Jack récupère sans crier gare - et contre toute attente - l'univers nordiste de Pierre Bachelet : « ( Jack Lang a déclaré, dans un communiqué avoir appris ) "avec beaucoup de tristesse la disparition de Pierre Bachelet. L'enfant de Calais a su toucher la France entière par sa générosité, sa sincérité et sa gentillesse. Le Pas-de-Calais est aujourd'hui orphelin » La France entière ?

Souvent les artistes auxquels Jack rend hommage n'ont pas simplement du talent, mais de la magie. Concept incertain, qui engloberait toute une série de qualités implicites, particulièrement floues. Si Gainsbourg était un magicien de la musique, d'autres le sont des mots : « Avec la disparition de François Billetdoux, nous perdons l'un des plus grands dramaturges de notre temps, un écrivain dont la plume sut exercer sa magie dans tous les domaines » ( François Billetdoux était un dramaturge français ) Les magiciens sont partout dans l'univers de Jack... partout... Ils ressemblent même parfois à des hommes-grenouille ; à propos du Commandant Cousteau il déclare « J'ai eu la chance de le rencontrer souvent et d'être éclairé par sa générosité, son sens de l'utopie, la magie de ses aventures. » Evoquant la mort d'Henri Queffelec : « Il a su évoquer d'une façon incomparable la magie, les mystères de la mer et de la Bretagne ou il était né », ou celle de Duras cette « magicienne des mots ».

Et le bouquet... évoquant l'humoriste Raymond Devos, Jack y va d'une bonne blague : « Raymond Devos était un magicien du verbe, un véritable illusionniste des mots. Il a hélas réussi l'illusion ultime: disparaître ». Inutile de dire qu'on rêverait de lire un jour le communiqué de presse que Jack réserverait à Mandrake, le magicien de Mickey Magazine...

Mais il ne faudrait pas croire que Jack ne s'émeuve que de la mort des hommes des magiciens ou des hommes-poissons... il s'émeut aussi de la mort des hommes-volcans... à propos d'Haroun Tazieff : « Il a ouvert des chemins nouveaux et a su, avec intelligence et talent, faire découvrir et aimer la nature à des millions de gens dans le monde. ( Tazieff ) était volontiers iconoclaste et avait l'audace de braver les opinions dominantes. Souvent, les faits lui ont donné raison ». Certainement en fidèle « secrétaire d'État chargé de la prévention des risques technologiques et naturels majeurs » mitterrandiste, qu'il fut, au coeur des années 80...

Mais il n'y a pas que des magiciens dans l'univers de Jack, il y a aussi des princes... ainsi, il déclare suite au décès du chanteur africain Fela : « (il était) un prince noir de la liberté et de la révolution musicale ». Un prince noir de la liberté... ça c'est gouleyant comme un ballon de gros rouge sur le zinc d'un tripot de Belleville. Mais chez Jack il y a aussi des princes blancs : « Pour ceux qui furent adolescents dans les années 50, Jean Marais restera éternellement le prince du cinéma et du théâtre ».... Hmmm....

Comme le communiqué funèbre de Jack Lang a pour but d'envelopper complètement le décès sur lequel il vient s'accrocher, il doit faire la synthèse de l'oeuvre laissée par la personne disparue. Ce n'est pas tout de rendre hommage, il faut aussi montrer que l'on connaît le prestigieux mort : « ( Apres le décès vendredi à Pau d'Henri Lefebvre, le ministre de la Culture Jack Lang, a rendu hommage ) au philosophe généreux et courageux qui vient de disparaître à l'age de 90 ans. » Il faut aussi faire état, discrètement mais fermement, de sa connaissance de l'oeuvre : « Avec Henri Lefebvre ( déclare le ministre ) disparaît un philosophe généreux et courageux, à la pensée engagée et puissante, qui a su affronter les problèmes liés à la société contemporaine, notamment ceux de la ville » Jack a vraiment le chic pour glisser de la pédagogie partout... Savourons cet éloge du poète surréaliste Andre Pieyre de Mandiargues : « ( Dans un communique, le ministre rappelle que l') écrivain et poète profondément ancré dans le surréalisme, nourri de Lautréamont comme des poètes élisabéthains, et de romantique allemand, il fut aussi un passionné d'Art et d'archéologie dont la réflexion et les essais font autorité. Avec lui s'éteint une singulière figure de la littérature contemporaine qui a célèbre les noces de l'écriture et de l'érotisme, et a su mettre la tradition romantique à l'heure des tumultes de notre modernité » Chapeau l'artiste. Voilà qui est troussé comme une antisèche de normalien ! On se dit : voilà qui va relancer les ventes du bonhomme ! Le poète Jean Trolet a droit, également, à une impitoyable synthèse de son oeuvre : « Habitant de ce Vaucluse qui a tant donné à la poésie européenne et française, de la Laure de Pétrarque à René Char ( indique mardi le ministre dans un communiqué ) Jean Tortel était profondément attaché à son sol. Le regard qu'il a porté sur cette terre et cette lumière a donné à sa poésie sa grâce particulière, faite de bonheur et de sensualité ».

Le petit ludion de la place des Vosges aime bien faire éclater des mots incongrus au coeur de ses hommages... ainsi, il déclare à propos de Jean Poiret : « Son nom restera lié à quelques uns des plus grands succès du théâtre ou il incarnait des personnages truculents sans jamais sombrer dans la vulgarité. » Le voilà bien habillé pour l'éternité l'interprète de Poulet au vinaigre : truculent mais pas vulgaire... faire de l'humour serait toujours s'exposer au risque de la vulgarité ? Quand à la truculence ? Mystère... A propos de la mort du dramaturge Jean Vauthier, Jack se lâchait complètement, emporté dans un vortex lyrique absolument ridicule : « Homme exigeant, révolté, anxieux, sa langue charriait l'excès, le monstrueux, la fragilité et une secrète bonté en une poétique profondément novatrice dans la littérature dramatique des années 70 ».

Quand il aborde la musique classique, Jack ne peut s'empêcher de parler de « matériaux sonores », dans la plus pénible des traditions archéo-boulézo-ircamienne. A propos du compositeur Olivier Messian il déclare : « son audace dans l'utilisation des matériaux sonores, des couleurs et des rythmes, est toujours allée de pair avec une simplicité et une générosité qui ont d'emblée conquis le grand public à ses oeuvres capitales ». Evoquant la mort de Maurice Ohana, Jack se lâche : « Son art puissant et original était empreint tout à la fois de rigueur et de lyrisme. Nourri des cultures de la Méditerranée, Maurice Ohana a réussi à en extraire les sucs les plus subtils pour forger une oeuvre aussi riche que singulière ». Le suc des cultures méditerranéennes... plus c'est gros, plus ça passe... Du lourd ! Du lourd ! Du lourd ! Merci Jack !

La mort de Francis Bouygues donne lieu à un communiqué irrésistible, où le petit ludion de la place des Vosges évoque le goût du compagnonnage du bâtisseur, et son apport à la culture française, sans jamais évoquer le rachat de TF1 : « Il a étroitement participé à la réalisation des grands chantiers initiés par le Président de la République, François Mitterrand : le Musée d'Orsay, le Louvre, l'Arche de la Défense, la Grande Bibliothèque de France et quelques autres ». Bouygues bâtisseur de prestige de Mitterrand, mais pas commandant de bord du navire-TF1... ? Chapeau l'artiste !

La mort de Michel Debré, papa de la constitution de la Vème République permet à Jack de donner libre cours à son génie de l'euphémisme... Ainsi Debré n'est pas de droite, mais éloigné de la gauche : « ( Lang a salué vendredi en Michel Debré ) un homme de conviction et de fidélité qui a incarné une vision exigeante du service public et de l'Etat même si les événements politiques l'ont souvent séparé ou opposé à la gauche ». Dans la même veine, quand il rend hommage à l'entrepreneur libéral Jimmy Goldsmith il avance avec prudence : « Nous ne partagions pas toujours les mêmes convictions politiques mais j'avais appris à découvrir en lui une personnalité exceptionnelle (...) ». Pas toujours, pas toujours... le mot est faible...

Dans le genre, je rends hommage mais je n'approuve pas, Jack s'est aussi attaqué à Pinochet, tout en subtilité... n'hésitant pas à mettre sur le même plan un « fascisme » latino-américain ( incluant Castro et Chavez ? ), et un « impérialisme » américain ; « Le nom de Pinochet restera indissolublement lié aux heures les plus noires du fascisme latino-américain et aux pires forfaits de l'impérialisme américain. Sa mort interdira malheureusement que justice soit pleinement rendue au peuple chilien qui a été si durement opprimé, humilié, violenté, torturé, volé. Quel contraste avec la haute figure de Salvador Allende, libérateur du Chili, sauvagement destitué par les hordes de Pinochet ». Si les « hordes sauvages » ne font que « destituer » les si nobles « hautes figures », alors... tout va bien Madame la Marquise !

La mort de Lady Diana a été un grand choc pour le petit ludion de la Place des Vosges, qui la voit comme un phare d'intelligence dans la nuit de l'occident : « C'était une femme éblouissante, d'une intelligence acérée, toujours attentive aux uns et aux autres, désireuse de s'informer, de connaître, de s'enrichir par l'échange et le dialogue ». La fille gentille quoi, qui s'intéresse à toi et te demande si tu vas bien... Le destin froisse Jack : « On est consterné, pris à la gorge de tristesse, d'indignation aussi ». Car la mort indigne Jack... la peur ou l'indifférence ne seraient certainement pas assez chic. Et puis, avant même que toute enquête ne commence ( ou ne finisse... ) à propos des causes de la mort de la princesse Britannique, Jack tient les coupables dans son impitoyable ligne de mire... la presse people... « Quand certaines formes de media atteignent à ce degré de sauvagerie et de férocité, on ne peut que s'élever avec force. Cette tragédie n'est pas réparable ». Oh la la... la « sauvagerie » et la « férocité » des paparazzis... Fais gaffe, Bob, avec ton télé-objectif Canon, tu vas blesser des gens au passage... ! Tout en nuances, Jack...

Bricoleur du dimanche Jack sait aussi jouer du rabot, à propos du chorégraphe Maurice Béjart : « c'était un homme de l'universel dans une époque de rabotage des cultures et il avait lancé un message de créativité »... rabotage des cultures... sublime... et au-delà du rabot Béjart savait construire des murs et des ponts : « ce créateur était un citoyen du monde, qui a construit des ponts entre les croyances, il abattait les cloisons et les murs qui séparent les êtres humains et les cultures »... des cloisons de maçons, des murs de maçons, une danse de...

Mourir entraîne vraiment toute une série de désagréments pénibles, dont le plus redoutable est sans doute aucun l'éloge funèbre de Jack Lang. Sans aucun doute... On se dit, au final, que le meilleur moyen d'échapper à cette logorrhée compassionnelle est de ne pas mourir...

 

Par François-Xavier Ajavon

www.surlering.fr

Publié dans Idées

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