CYCLE 11

Publié le par ledaoen ...

Pour mon coup de fil à Béatrice, Georges m’avait proposé son bureau, afin que je sois tranquille, il me servirait un bourbon en attendant que je finisse – « sans glace c’est bien ça ? »

Je me suis trouvé dans une bibliothèque, avec vue sur le parc intérieur, lui-même mis en valeur par des éclairages halogènes au sol du plus bel effet, un projecteur halogène planté sous un frêne pleureur et orienté vers le haut, ça génère des effets visuels dignes d’un buvard de lsd d’excellente facture. Le bureau en bois massif était planté au milieu de la pièce, superbe, le téléphone était un tube en aluminium bizarroïde, très design, esthétique qui ne détonnait pas avec le vieux bois des bibliothèques, rien à dire, les concepteurs de chez Bang & Olufsen savaient transformer les objets habituellement les plus moches en concepts dignes de figurer au Muséum d’art moderne de New York. Ma mobilité était quelque peu entravée tout de même, une béquille, un bras en bandoulière, je me suis aperçu à cette occasion que la simple utilisation d’un ustensile aussi courant qu’un téléphone, l’installation dans un fauteuil de bureau en cuir, le dépliage d’un petit bout de papier froissé, tout ça me paraissait insurmontable, défroisser un papier en boule avec une seule main, c’est carrément l’enfer, essayez vous verrez, sans parler de composer un numéro de téléphone avec la même main qui tient le combiné téléphonique. J’avais du bol, j’ai déniché la touche main libre, ce bon vieux Georges était bien équipé, je lui adressais un remerciement mental appuyé.

J’ai pressé le bouton de prise de ligne et composé le numéro qui figurait sur le petit papier que m’avait transmis Alex et que j’avais enfin réussi à défroisser sur le cadran lumineux, le cœur n’y était pas vraiment, on aurait même pu dire qu’il s’était mis à danser le Po-go, j’en menais pas large.

-         Allo ?

-         Béatrice ?

-         Oui.

-         Stef ici.

-         Ah ça y est, tu te décides enfin à m’appeler ? Toujours aussi long à réagir toi.

-        

-         Ouais t’as rien à en dire, comme d’habitude.

-         Ecoute Béa, si c’est pour m’engueuler que tu veux que je te rappelle fallais pas te fatiguer. Qu’est ce que tu veux ? Parait que tu viens me voir ? Je te manque tant que ça ?

-         Ecoute je suis pas trop d’humeur à rigoler, oui j’arrive, je serais chez toi demain soir, tu seras gentil de me réserver un hôtel et de bloquer ta soirée.

-         Ben voyons … T’es devenue nostalgique du bon vieux temps ? Tu veux renégocier le montant de ta pension ? Qu’est ce qu’y a ?

-         Arrête de déconner Stef, je suis sérieuse, y a vraiment pas de quoi rigoler.

-         Quoi y a un problème ? Léo ? Il va bien ?

-         Oui t’inquiètes il va bien, d’ailleurs tu vas pouvoir t’en rendre compte par toi-même, il vient avec moi.

-         Hein ?

-         Oui, pose pas de questions maintenant s’il te plait, je t’expliquerais tout demain soir.

-         Quoi ??? Mais …

-         Pas de mais, je ne dirais rien de plus au téléphone, je ne me tape pas 1500 bornes pour rien tu en doutais ? Alors tu nous réserves un hôtel, et pas un taudis comme tu les affectionne s’il te plait, et tu nous y attends demain soir, on aura le temps de parler.

-         Putain Béa mais c’est quoi c’t’histoire ? Qu’est ce qui se passe bordel ?

-         A demain ! Et n’oublie pas l’hôtel. Rappelle moi pour m’en donner l’adresse et tu m’y attends à partir de 20 heures.

-         Hein ? …

-         Bip … bip … bip …

 

Je suis resté comme un abruti de longues secondes à regarder le combiné en alu, ahuri, paumé. Béatrice débarquait avec Léo. Je me suis vu dans le grand miroir qui surplombait la cheminée en marbre noir de la pièce et je me suis trouvé bien blanc, une sacrée descente. J’en étais incapable de me lever du fauteuil en cuir. Il fallait pourtant que je retourne dans ce salon, rejoindre Alexandra et ses parents pour un dîner de courtoisie, c’était un peu comme si je devais sauter d’une planète à une autre, ça m’épuisait rien que d’y penser. La dernière fois que j’avais vu Léo, c’était il y a 5 ans environ. On était déjà séparé depuis une bonne année avec Béa. Elle avait voulu qu’il me voie avant qu’ils disparaissent à l’autre bout de l’Europe tous les deux. Elle avait débarqué un matin brumeux, embrumé serait plus exact, le petit qui lui tenait la main, elle m’a dit de l’embrasser parce que son Charlot d’ingénieur qui l’avait récupéré venait d’avoir une affectation en Norvège et qu’ils partaient tous là bas, tout de suite, le jour même, dans l’heure même en fait, et qu’il allait être difficile dorénavant que je voie mon fils régulièrement. J’étais tellement sonné par la gueule de bois que j’arrivais même pas à prendre exactement la mesure de ce qu’elle m’annonçait, j’étais incapable de tenter quoi que ce soit, d’ailleurs qu’y avait-il à tenter ? Attraper une barre à mine et aller défoncer le 4x4 de son blaireau que j’apercevais au coin de la rue avec le mec coincé dedans, en planque ? Ou mieux, défoncer carrément son mec à coup de barre à mine à travers le pare brise du 4x4 ? J’avais du sursis sur les épaules à l’époque, la moindre connerie me renverrais directement au trou, et de toute façon, comme je l’ai déjà dit, j’étais complètement raide et je saisissais pas très bien la gravité de la situation, j’ai même pensé à une connerie de Béa, une de ces lubies habituelles, j’avais déjà vu passer tellement de blaireaux dans son plumard en un an que je me disais qu’en fait elle partait juste un week-end. J’ai rien dit donc, ni à Béa, ni même à mon fils en dehors d’un « fais un bon voyage fiston » et d’une bise embuée d’haleine avinée. Je pensais qu’à une chose en fait, rejoindre mon plumard et faire disparaître la perceuse qui me trouait le cerveau. C’est à mon deuxième réveil que j’ai réalisé ce qui s’était passé, au début j’ai même pensé qu’il s’agissait d’un rêve, mais Béa et Léo étaient déjà à plus de cinq cent bornes de là, avec l’autre connard dans sa jeep Cherokee qui les emmenait je ne sais où. Non seulement ce trou du cul allait baiser avec Béa autant qu’il le voudrait, et ça fallait bien le reconnaître, c’était un sacré cadeau, mais en plus il allait jouer le gentil papa avec mon p’tit Léo. En fait de ne pas revoir mon fils régulièrement je ne l’ai plus revu du tout. Cet adieu est resté gravé en moi comme le pire de tous mes échecs, et il y en eut, la plus lamentable de toutes mes âneries, la preuve par neuf que je ne valais rien, que dalle, de la merde, et que mon fils évidemment ne pouvait pas faire autrement que de me voir ainsi. Il m’avait juste dit « Au revoir Papa », m’avait embrassé, serré contre lui un long moment, son odeur contre moi est restée comme le seul souvenir agréable et significatif de cet instant, et puis plus rien, Léo a disparu de ma vie et moi je sombrais un peu plus pour de bon, incapable ne serait ce que de lui écrire un mot pour ses anniversaires. Lui l’avait fait, les deux premières années, des lettres qui me déchiraient encore plus, que je ne voulais pas voir, après la lecture desquelles j’en avait pour des semaines à m’en remettre, si on peut appeler ça se remettre. J’avais fini par me dire, par espérer même, qu’il m’avait oublié, qu’il n’y avait rien que je sois en mesure de lui apporter, si ce n’est de la douleur, de la honte ou de la haine, et que donc il valait mieux que je disparaisse de sa vie pour de bon et que son nouveau papa soit le seul vrai père qu’il aurait, ce connard n’aurait de toute façon aucun mal à s’en tirer mieux que moi, et c’était tout bénef pour Léo. A moi ça m’avait donné un semblant de bonne conscience qui m’avait autorisé à ne pas me jeter sous un train ou à m’injecter dans les veines un mélange d’Ajax WC et de mort aux rats un soir de déprime, en tout cas pas jusqu’à ce jour.

 

J’ai fini par réussir à m’extirper du fauteuil, à attraper ma béquille à la con – Je revois mon fils pour la première fois depuis cinq ans et j’étais en petits morceaux, tel le vrai couillon – et à rejoindre mes hôtes dans le salon, en ayant l’air le plus détendu possible, et ce malgré la lividité cadavérique que j’avais constaté sur mon visage en me contemplant dans la glace. Ils m’ont fait la grâce de ne rien dire en me voyant, j’ai apprécié leur silence, et aussi le verre de bourbon que me tendait Georges, c’était exactement ce qu’il me fallait, une bonne gorgée de Whisky américain. Le bourbon, avec certains pur malts irlandais, était le seul alcool qui avait cette propriété de me relaxer instantanément, dés la première gorgée, ce goût amer qui s’éveille dans la bouche pour se transmettre immédiatement dans tous le corps, avec ce petit frisson bien spécifique des muscles qui se relâchent d’un coup.

J’ai avalé une longue gorgée. Alex m’adressa discrètement un coup d’œil interrogatif auquel je ne répondis pas. J’avais rapidement décidé d’évacuer le problème le temps de finir ce dîner et de me mettre à y penser juste après, je n’avais aucunement envie d’étaler les preuves de mon insignifiance au milieu de la table en hêtre massif sur laquelle nous allions déguster une poilée de St Jacques arrosée d’un Rully blanc de 1985 du plus bel effet.

- Pas de mauvaise nouvelle au moins ? A tenté Georges tout en sachant que j’allais évacuer la réponse, il s’agissait visiblement juste d’une convenance cette question. J’ai vaguement levé un regard rieur vers lui et me suis fendu d’une dénégation gestuelle, tête et main coordonnées, histoire de bien faire comprendre que le débat était clos.

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Dr M 23/01/2006 22:03

Oui ..; bon , le debat est clos , et moi , je suis !!!