CYCLE 10

Publié le par ledaoen ...

L’appartement était spacieux, décoré avec goût, lumières indirectes, plantes vertes géantes et meubles massifs bien cirés, avec juste ce qu’il faut de patine pour donner un p’tit air rustique, un parquet en mosaïque du plus bel effet, le tout au dernier étage d’un de ces bâtiments de la vieille ville, zone piétonne évidemment. Alex avait son petit passe télécommandé pour faire descendre les bites en fontes au bas de la rue ce qui permettait de rejoindre le garage privé. Le salon devait faire une bonne centaine de mètres carrés, avec grande rangée de fenêtres toutes en hauteur, vue magnifique sur les lumières de la vieille ville et sur le fleuve qui s’enfonçait en ondulant au milieu des fortifications du bon vieux Vauban. La cuisine et les chambres donnaient de l’autre côté, sur un de ces jardins – parc serait plus approprié, pour ne pas dire petit domaine – intérieurs qui se planquaient dans les arrières cours des bâtiments du centre ville et dont seuls quelques privilégiés connaissaient l’existence. On n’imagine pas ce qu’un quartier peut recéler en son intérieur parfois, on en fait le tour en voiture, on voit la rue, les murs, et on ne se rend pas compte que dans l’antre du pâté d’immeubles, il y a des espaces verts magnifiques, planqués entre quatre murs mais magnifiques quand même, et qui sont réservé à l’élite friquée du coin puisque pour y accéder, faut le code d’accès à une cage d’escalier d’un des bâtiment qui en fait le tour. Ca permet à toute cette bonne société de se faire des balades dans un parc réservé, où ils risquent pas de croiser un camé en manque dans mon genre ou une bande de gosses à casquettes en quête de sensations, ni de souiller leurs godasses à trois mille balles en marchant dans l’étron qu’un pitbull venait de poser dans le coin. Comment voulez-vous que ces gens là ne soient pas, malgré une ouverture d’esprit parfois étonnante, malgré une générosité sincère pour certains d’eux, complètement déconnectés des réalités de la vie dans la vraie ville. Ce sont souvent ces mêmes personnes qu’on entend dans les dîners parler du fantasme de l’insécurité. C’est sur que ce ne sont pas leurs Mercedes, Velsatis, Saab et compagnie, bien au chaud dans le parking souterrain lui-même  planqué dans une rue inaccessible aux véhicules non dûment badgés, qui vont se faire cramer une de ces nuits où une bande d’allumés qui s’emmerdent un peu auront envie de se la jouer guérilla urbaine en direct devant les caméras du journal de LCI. On comprend mieux dans de telles conditions, que ce fameux « sentiment » d’insécurité soit pour eux au mieux une abstraction, au pire un fantasme de prolo à l’esprit lepénisé.

Vous trouvez tout dans le pâté de maison ou dans la rue piétonne qui le longe, tout ce qu’il faut pour tenir le temps d’un siège dans le genre de celui de Sarajevo. Epicerie fine pour les gourmets, avec des kilos de tomates à cinq euros et du safran frais, une poissonnerie tip-top avec possibilité de plateaux de fruits de mer somptueux et livrés à domicile à condition d’habiter dans la rue bien sur, crèmerie avec les meilleurs fromages, pas vraiment du même genre que ceux qu’on trouve dans les hyper, même les mieux achalandés, blanchisserie pour les friqués célibataires qui comprennent rien aux machines à laver, bureau de tabac top classe, même un petit marché deux fois par semaine sur la petite place en haut de la rue pour les nouveaux bobos adeptes de la bouffe bio sponsorisée par Nature et Découverte, un petit bistrot branché, musique latino en fin de semaine, rap en début de semaine pour se donner l’impression de s’encanailler un peu et que de toute façon le lundi et le mardi, y a pas grand monde et qu’on peut laisser Rachid s’amuser un peu aux platines.

Vivement que je me jette une mousse au Be Bop. Pourquoi pas ce soir, une fois que ce dîner de convenance aura touché à sa fin ?

Georges et Sabine, les parents, étaient parfaits, j’ai senti une chaleur savamment dosée dans la poignée de main du mec, les yeux francs bien calés au fond des miens, sourire enjôleur, presque complice, rien à dire. Sa femme m’a quant à elle littéralement attrapé par le cou, d’un geste doux, d’un bras décidé, sa main se refermant en un mouvement d’une douce fermeté dont je n’ai toujours pas compris l’alchimie sur mon épaule, et m’a gratifié d’un bisou compétent, entre-ouvert et humide juste ce qu’il faut sur chaque joue. La classe. Peu de mots, une ouverture sincère de leur intérieur, pas de débordements inutiles ou douteux, aucune lueur visible de détachement, d’amusement ou de pitié morbide, non, un véritable accueil, ou du moins très bien joué comme tel. A ce niveau de compétence en communication et en séduction, on ne sait plus très bien ce qui est réel, ressenti, ou bien joué.

C’est le but. Evidemment.

Je tirais mentalement mon chapeau à ces deux artistes et me décidait d’aborder cette soirée avec l’esprit ouvert, d’autant que l’intérieur du salon distillait de je ne sais où des volutes de Zenzile. Rythmiques ragga-dub explosives, union quasi fusionnelle du couple basse/batterie sur les battements duquel se greffaient parfaitement des nappes synthétiques post-industrielles, limites techno, quelques respirations ethno-percussives et des rifs de cuivres scintillants, un groupe dont j’avais pu apprécier récemment la qualité au Tube, mais qui était encore peu connu du grand public, même spécialisé. Le volume était très faible mais le son excellent, et je fus sincèrement surpris de rencontrer Zenzile en balade sur la sono d’un couple de cinquantenaires, fussent-ils des bobos avertis. Moi-même je ne connaissais ce groupe que depuis une petite année.

Alexandra avait beaucoup ri de ma naïveté par la suite lorsque je lui avait fait part de ma surprise à ce sujet, bien évidemment c’était elle qui avait fait part de mes goûts musicaux à ses parents, et le bain de dub familier dans lequel je m’étais retrouvé en entrant chez eux n’était en rien du au hasard. On soignait les invités chez ces gens là, on tenait à ce qu’il se sentent bien, à l’aise, détendus, on faisait attention à leur personnalité, on était ouverts. J’en étais resté sur le cul et ça m’avait conforté dans ma certitude que cette soirée avait été mijotée dans ses moindres détails bien plus tôt qu’on ne m’avait laissé l’entendre.

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Dr M 18/01/2006 10:43

Bon ... dacor... j'ai faim ... j'y suis ... on va passer à table , ... et ... J'ATTENDs !!!