CYCLE 09

Publié le par ledaoen ...

Il y a des moments précis parfois où tout ce que mon petit être représente de minuscule m’apparaît avec une acuité particulière, terrifiante lucidité. Ce dîner chez les parents d’Alexandra fût une démonstration quasi-académique de mon inadéquation à mon environnement. Et pourtant ce milieu petit-bourgeois post-soixante-huitard m’était familier, et pour cause, c’était celui dans lequel j’avais baigné toute ma jeunesse.
Nous étions les enfants d’une génération à qui on avait déjà empêché de grandir, et on nous reproche ensuite de ne pas savoir grandir à notre tour. Ce fameux baby-boom, génération qui avait grandie dans l’immédiate après-guerre, brimée par des parents adeptes de cette fameuse éducation noire issue de l’idéologie rad-soc sous la 3e république, à savoir que les enfants ça se dressait comme des chiens - à coups de lattes dans la tronche mais c’est pour leur bien - le tout renforcé et radicalisé par les privations et les sacrifices qui ont suivis par la force des choses la 2e GM.
Ceux qui ensuite, avaient vécu mai 68, de près ou de loin, comme une tentative sympathique de remise en cause des vieux réflexes archaïques contre lesquels ils avaient tant bataillé, avec cette lancinante culpabilité mal planquée due au fait qu’ils savaient pertinemment que c’étaient ces vieux réflexes justement qui leurs avait permis de vivre, aujourd’hui, au milieu d’un monde reconstruit, pacifié, et somme toute confortable. Un monde qui leur permettait de gueuler leurs peurs devant le vide post-industriel qui s’annonçait. Ceux là éveillaient en moi à la fois l’admiration et le  mépris. Admiration parce que volonté radicale et naïvement romantique de bousculer un système fonctionnel pour lui insuffler un peu de générosité, un peu d’exaltation, un peu de vie, de sens. Mépris parce qu’incapable, même en se contemplant eux même, et pourtant c’était visible comme le nez au milieu de la figure, de leur propre figure, de se dire qu’ils ne valaient finalement pas beaucoup mieux que ceux d’avant, qu’après se l’être joué bien révolutionnaire et progressiste, leurs seuls buts avaient été de s’enrichir le plus possible de pognon et de pouvoir. Suffisait de regarder ce qu’ils étaient tous devenus, bande de rentiers cools et paternalistes qui vidaient les caisses de l’assurance vieillesse pour n’en laisser que des clopinettes aux générations suivantes qui eux devaient payer la crise que leurs parents avaient heureusement su contourner en vivant à crédit, crédit que les enfants devaient aujourd’hui rembourser, ben ouais. C’est pas le fait qu’ils aient tout bouffé et qu’ils se soient fait leurs petits nid tranquille qui m’énervait, c’est cette satisfaction toujours affichée, en toute circonstance, comme s’ils avaient légués un homme nouveau à la postérité, alors qu’ils n’avaient fait que se jouer une bonne pièce de théâtre adolescente pour bien vite revenir finalement à ce qui leur importait, à savoir le confort bourgeois, la bonne petite vie de famille à l’ancienne avec femme à la cuisine et enfants à l’école.

Ce que je ressentais pour cette génération, tout comme pour celle de mes parents, qui avait juste une dizaine d’années d’avance et avait donc vécu ce retournement avec autant de jouissance cachée, mais sans trop se frotter aux dures réalités des barricades, physiques ou morales, était extrêmement ambigu, pas clair quoi. Ca se situait au milieu de toute cette foultitude d’opinions sur lesquelles je n’était pas encore fixé mais sur lesquelles on était obligé, à longueur des discussions conviviales qui meublent notre vie à coup de coiffeurs, de dîners entre amis, de discussions de bars, d’échanges intellectualisés avec de vieilles amies qu’on a juste envie de sauter, de repas de famille élargis,  de conversations de bureau devant machine à café, d’exprimer.

Pour ces soixante-huitards pourtant, impression d’ouverture, de progrès, de liberté, de non-alignement sur la pensée établie. Mais en même temps, sensation de déconstruction mal assumée, de crachage dans la soupe – soupe qui permettait, justement, d'exprimer des différences de pensée - de réussites sociales culpabilisées, de reniements mal assumés, d’autant plus mal assumés que des enfants étaient nés entre temps. Impression presque tangible de porter la responsabilité, en tant que gosse né à cette époque, du reniement idéologique, idéaliste de ceux qui nous ont mis au monde. J’ai bien dit presque tangible, on se montrait ouvert, soucieux de débats et de discussions, mais l'essentiel, le coeur du malaise, restait singulièrement tabou, et s’interroger sur l’héritage de 68 dans un dîner impliquait en général d’être rapidement taxé d’affreux réactionnaire, pour le rester ensuite à vie aux yeux de tous.

Je reconnais qu'il était un peu facile de faire porter à cette génération le fardeau de mon (de notre ?) incroyable propension à penser qu'il n'y a pas de meilleur, que tout se vaut, que l'essentiel est de vivre, déjà, avec cette insupportable idée qu'il n'y a rien à construire, que ces philosophes qui avaient voulu donner un sens à l’histoire nous avaient baisé.

Nietzsche, le seul philosophe que j’avais pu lire, aphorismes percutants, modernité étonnante, poète destroy avant l’age, avait un siècle d'avance, marrant, en écrivant ces mots ça devenait évident. Nihilisme archétypal absolu. J’en était la plus aboutie des démonstrations vivantes.

Finalement ce qui me séparait des parents d’Alex, et des miens, c’était rien, juste la volonté de me dédouaner sur leurs illusions perdues et leurs reniements, de ce que j’avais moi-même abandonné de mes illusions. En fait je leur en voulais de me montrer très clairement pourquoi je m’en voulais, pourquoi j’en voulais au monde, pourquoi je voulais le rien. Je leur en voulais d’avoir continué de jouer le jeu alors qu’ils avaient compris la même chose depuis bien plus longtemps, mais je savais aussi que c’était la seule façon de se protéger eux même du ridicule.

Ledaoen …

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Dr M 13/01/2006 18:55

Bon ... ça c'est de l'ecrit recent , non ???
Pas mal , tres bien même ... on en prend tous un peu plein la tronche ( surotut les bourgeois comme moi !!! ) "excellent la discussion avec une vieille copine qu'on a envi de sauter ... rien deplus bandant ... mais bon ... c'est quand qu'on passe à autre chose ...
Bref ... DU SEXE ... DE LA BAISE ... DES LARMES ET DU FOUTRE ...et de l'AMOUR ,surtout ... Pis du Jazz ou mieux , du Fonk ( pas de raeggay , hein ?!? )
Allez ... ziva ..; c'est bon
Bises +++
PS ... À mettre dans ton site , si ça te branche : ( Pythagore )
" Qui parle seme , qui ecoute recolte " ( si je la rentend dans les 2 mois , je saurai que c'est moi qui l'ai deteré !!! )
Bises +++