Denis Baupin relance les tickets de rationnement. Par François-Xavier Ajavon

Publié le par ledaoen ...

Dans le contexte des élections municipales à venir, l'adjoint au maire de Paris a proposé, dans une interview au JDD, le lancement d'une inédite et impromptue carte « fruits et légumes » pour les « faibles revenus » parisiens. Stupeur et tremblements. Est-ce le retour des tickets de rationnement de papy ? A quand une carte « caviar et vodka » pour la upper-middle class ? A quand la fin de cette orthodoxie politique et morale de l'alimentation ? A quand la fin du ridicule ?


Denis Baupin est né en 1962, ce qui lui donne l'avantage de n'avoir pas connu les périodes de grandes pénuries de l'après seconde guerre mondiale. L'adjoint « Vert » au maire de Paris, Bertrand Delanoë, a éclos dans un chou ( garanti sans Ogm ), un petit matin tendre et virginal des années De Gaulle. Denis Baupin n'a donc pas connu les « tickets de rationnement », tels qu'ils ont circulé dans les familles françaises - sous diverses formes - entre 1941 et 1949. L'idée était bonne à l'origine : tenter une équitable répartition des denrées dans une période de pénurie grave, occasionnée d'abord par la période d'occupation puis par le désordre de l'immédiat après-guerre. Les tickets de rationnement donnaient accès à différents types de ressources, selon la catégorie à laquelle on appartenait : nouveaux-né,  jeunes , adultes, vieillards, etc. ( On notera au passage qu'en ce temps là on osait parler de « vieillards » - mot splendide, plein de noblesse - et que l'on ne se perdait pas dans les milles euphémismes modernes par lesquels on fait signe vers le grand-âge : personnes âgées, individus ayant accès aux avantages de la carte vermeille, « nouveaux » grands parents , etc. ) Bref, les français de l'après-guerre on du se rationner, se priver, partager la ressource...


Mais quel rapport entre Denis Baupin et les cartes de rationnement ? J'y viens. Dans un entretien au JDD ( 06/01/08 ), la tête de liste aux élections municipales de 2008, parfois qualifié de « Khmer vert » pour l'intransigeance de ses idées écologistes, a présenté les grands axes de son programme. L'adjoint aux transports est revenu sur ses obsessions habituelles : il souhaiterait rendre les autoroutes franciliennes et le périphérique parisien payants pour financer les transports collectifs, et il voudrait « réserver une voie aux bus, taxis, véhicules propres, covoiturage et véhicules d'urgence sur le périphérique et les autoroutes », etc. Le promoteur de la Fête nationale du vélo a fredonné sa banale « petite musique » écolo, sa coutumière ritournelle hyper-moderne branchée, son habituel déchaînement d'animosité contre l'automobile, l'un des ultimes symboles archaïques de puissance et d'individualisme, issu du monde « ancien ». ( Imaginez le topo aussi : on peut fumer dans sa voiture, manger gras, tromper sa femme, écouter le Sacre du printemps de Stravinsky en chantant, être grisé par la vitesse, etc. ) Comme d'habitude M. Baupin cherche donc à nous convaincre que l'automobile - encombrante, polluante, bruyante - est un archaïsme phallique du XX ème siècle, complètement vintage, aussi dépassé que les véhicules hippomobiles d'antan ou que le grand-Bi. Alors que les bus ( qui veulent nous faire « aimer la ville » selon le slogan de la RATP ), le Vélib', le roller ou la marche à pieds en « bandes », façon « pride » ambulatoire, appartiennent vraiment au XXI ème siècle, à l'avenir du « vivre ensemble » collectif et citoyen, à la modernité victorieuse et imbue de son joyeux progressisme.


Mais comme un malheur n'arrive jamais seul, le Président du Club des Villes Cyclables a eu une idée nouvelle, inédite, surprenante... il propose de remettre en circulation des « tickets de rationnement ». Entendons-nous bien, l'adjoint au maire ne cherche pas à gérer la pénurie de denrées alimentaires, mais il veut donner aux parisiens le goût des bonnes choses culinaires. Ecoutons M. Baupin : « Enfin, nous créerons une carte fruits et légumes qui permettra aux bénéficiaires à faibles revenus de pouvoir acheter 40 ¤ de fruits et de légumes bio par mois. » La petite phrase n'a pas été beaucoup reprise par la presse, ni beaucoup commentée dans les médias, mais M. Baupin nous donne là un formidable exemple d'ingérence publique dans la vie privée. Sous des apparences de politique sociale généreuse ( encore faudrait-il définir ce qu'est, dans l'opulente capitale française, ce qu'est un « faible revenu » ), l'homme politique propose d'instaurer des règles éthiques en terme de consommation de masse : le pauvre est du côté du bien, il devra donc accéder à la « bonne » nourriture, celle qui est issue de l'agriculture « bio ». Partant certainement du principe que les personnes à « faibles revenus » ont une mauvaise alimentation, et de très vilaines habitudes de vie ( comme ne pas voter « Vert », ou même ne pas voter du tout... ), l'adjoint au maire propose de les remettre dans le droit chemin de la consommation « citoyenne » et « responsable ».


Certes, il serait malhonnête de nier que de nombreuses études ont souligné que les populations pauvres ont un accès plus difficile aux fruits et légumes ; une étude de l'INRA rapporte notamment : « Les boissons alcoolisées, le poisson, et dans une moindre mesure les fruits, sont les produits sous-représentés en proportion dans le budget alimentaire des ménages aux revenus les moins élevés. » (
http://www.inra.fr/presse/l_alimentation_comme_dimension_specifique_de_la_pauvrete ).


Mais cette réalité justifie t-elle ces grotesques « tickets de rationnement » à caractère « bio », destinés à donner bonne conscience au public bobo-branché des « Verts », à Paris ? Outre les inquiétants relents historiques de l'opération marketing, vous les imaginez les pauvres, à Paris, les vrais pauvres, les vrais de vrais, au rayon « agriculture équitable et biologique » du Monoprix de Saint-Germain des Prés... je ne parle pas des « précaires » de l'éducation nationale ou des « intermittents du spectacle » en « situation difficile », de retour du Festival de l'objet, de Blois, non... moi je parle des durs de durs... vous les voyez les vrais pauvres, les familles nombreuses, avec leurs huit mouflets et mouflettes, en train de présenter timidement leurs « tickets de rationnement » à la vendeuse de l'épicerie fine du coin, pour faire l'acquisition d'une petite salade « solidaire », aux concombres, issue de l'agriculture équitable ou pour se rendre propriétaire de 300gr de rutabaga destinés faire une petite purée « hype » à la cannelle et à la muscade ? Vous les voyez, avec leurs tickets, chez Fauchon, se rendre possesseur de quelques tubercules de topinambours « bio » ? Mais, d'ailleurs, où diable pouvons-nous les rencontrer ces produits « bio » ? Dans les quartiers pauvres ?


On me dira que la déclaration de presse, fantaisiste, d'un candidat à l'élection municipale, dont le parti politique ne totalise pas davantage que 5% des intentions de vote, ne mérite pas tant d'intérêt. Certes. Mais le brillant édile, infatigable militant de toutes les causes passant à sa portée ( contre la surpopulation carcérale, pour la libération d'Ingrid Bétancourt, pour le Sidaction, contre les lois Hortefeux, pour les familles de la rue de la banque - rue de la « banque » : quelle subtile symbolique ! -,  pour les vélos, contre les courants d'air, pour l'eau et le gaz à tous les étages, contre les moteurs diesel, pour la techno-parade thématique « sauvons la planète », etc. ), serait bien capable de faire avancer - avec toute la gravité dont il est coutumier - cette idée dans le débat public.


Devons-nous laissez Denis Baupin sortir de sa mono-thématique habituelle du « déplacement durable » ? ( Dans laquelle il excelle de drôlerie post-moderne précieuse et indignée - et fait le bonheur de tant d'observateurs amusés ). Devons-nous laisser les « faibles revenus » se faire ainsi humilier par la morgue néo-bourgeoise ambiante désireuse de les nourrir bio ? Désireuse de les intoxiquer politiquement ? Les fantasmes de la bobo-cratie parisienne -  il faut certainement une bonne alimentation pour circuler toute la journée en Vélib'...  - doivent-ils continuer à prendre appui sur des causes-prétextes ? Rien n'est moins certain.


Réponse dans les urnes, d'ici quelques mois...


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