PRECYCLE : 6 ANS PLUS TÔT - 2e partie

Publié le par ledaoen ...

Ce soir là j’ai tout pris en pleine poitrine. Elle voulait m’en parler parce que ça devenait sérieux, que de toute façon elle en avait marre de mes conneries et qu’il valait mieux qu’on se sépare (bien sur ça n’avait rien à voir avec le mec). Ca faisait quelques semaines que ça durait. Je le connaissais, un dandy photographe dans la quarantaine (j’vous jure que c’est vrai) qui traînait toujours dans les soirées d’un couple d’amis de Béa chez qui elle allait très souvent, avec moi parfois. En gros j’avais déjà eu quelques discussions avec lui en fin de soirée alors qu’il allait sauter ma Béa le lendemain où qu’il l’avait quitté le matin même après une nuit de baise. Putain j’avais peut être même léché son sperme. Et cette crevure qui me resservait du Whisky en me demandant si les concerts c’était pas un peu crevant et en jetant en douce des coups d’œil dans le décolleté que Béa affichait en son honneur. C’est incroyable comme on devient con dans ce genre de situation, comme la terrible blessure de l’égo surpasse les vraies questions qu’on devrait se poser, à savoir si j’allais perdre ma femme et si oui pourquoi.

Le fait que je sois bourré, allumé et fatigué n’était pas une mauvaise chose, ça m’a permit de relativiser l’impact de la révélation, d’adoucir mes réactions. Le canna me plaçait souvent dans une situation d’observateur dans ce genre de crises, comme si je me regardais, l’acteur lui était amorphe, crevé, et le spectateur se disait « Quel con ! Le voila bien maintenant. »

Je lui ai demandé ce qu’elle comptait faire, elle m’a dit qu’elle ne savait pas cette conne, qu’il fallait qu’elle sorte, qu’elle prenne l’air, qu’elle réfléchisse. En gros elle voulait retrouver son Jules au plus vite. Je lui ai dit de se casser vite fait, ce qu’elle fit avec un grand sourire, non sans s’être préalablement éclipsée dans la salle de bain pour se refaire une beauté, enfiler un ensemble sexy et une petite robe légère. J’ai fermé ma gueule, me suis roulé un joint en attendant qu’elle disparaisse, elle s’est évanouie dans un nuage de parfum sucré, trop fort, dégueu. J’ai balancé le disque des Boards of Canada comme un freesbee depuis le balcon du salon et l’ai vu disparaître 5 étages plus bas dans le feuillage des buissons qui entouraient le bâtiment. Je me suis collé un vieux Red Hot, une autre bière en travers du gosier en pompant sur mon joint et puis je suis passé au Jack, remerciant au passage le trouduc qui baisait ma femme de m’en avoir laissé un peu, sans doute s’était-il dit que j’en aurais besoin.

Et puis la plus longue nuit de mon existence a commencée, entrecoupée de visions de Béa en train de sucer l’autre connard avec gourmandise, une main caressante sous ses couilles, ou en train de se faire enculer et étouffant ses cris dans un oreiller. Masturbation. Larmes. Masturbation. Larmes. Cris. Pétage de plomb. Et le réveil qui s’envole pour finir sa course dans la glace de la penderie dans un vacarme fracassant. Ensuite les souvenirs, et puis Léo qui me demandait pourquoi je n’avais pas su garder sa maman avec moi, les retours de flamme, images de bonheur, de baise riante, de virées heureuses et toujours Béa en train de se faire sauter, sa bouche ouverte qui appelait plus de plaisir encore, son corps couvert de sueur qui brille sous les mains exploratrices du mâle qui la possède, ses yeux qui se troublent, entre ouverts, sa langue qui caresse la sienne, qui l’appelle, le tout baigné de lumière de bougies à la con et de Boards of Canada en sourdine. Mal de crâne déchirant. Sueurs froides. Sang glacé. Impossible ne serait-ce que d’imaginer essayer trouver un brin de sommeil pour trouver un peu de paix. Pas moyen de m’assommer, le Jack et les joints chargés à l’extrême que je consommais à la chaîne ne me faisaient aucun effet. Coups de tête dans le mur. Rien. Aucune douleur possible pour me détourner de celle qui me déchirait le ventre et le cerveau.

Vers cinq heure et demie, j’ai vu la lueur du jour pointer sa tronche blafarde derrière la colline qui surplombait la ville depuis la terrasse et entendu ces abrutis d’oiseaux se mettre à gazouiller, accompagnant le boucan lointain du camion poubelle, monstre mécanique avide de nos déjections qui commençait à roder dans les rues. En allant pisser je me suis vu dans le miroir, gueule ravagée, poches noires sous mes yeux rouge sang, tronche de junkie en manque, le minable intégral. Si y en avait un qui était à plaindre ici c’était pas moi mais plutôt celle qui partageait sa vie avec un déchet dans le genre de celui que je toisais au fond du miroir. J’ai attrapé mon blouson et je suis sorti en claquant la porte. J’avais même pas pensé à prendre mes clés.

Le groupe avait eu une période assez faste durant laquelle on avait gagné pas mal de fric. Detlev,  notre agent allemand avait réussi à nous vendre en première partie des Wailers - z'avaient mal vieillis ceux là au passage - sur leur tournée germanique, ce qui nous a fait voir par pas mal de tourneurs qui nous ont ensuite engagés pour une tournée de clubs et des festivals à travers toute l’Europe. En deux ans on avait du faire pas loin de 250 concerts, le bon vieux temps. On en avait profité pour investir dans une vieille baraque à la campagne pour y installer un studio de répétition et accessoirement quelques piaules pour des périodes de travail prolongées qui servaient également de baisodromes aux musiciens qui devaient planquer leurs relations adultérines. C’était une vieille ferme à moitié en ruine dans un bled à la sortie de la ville. Le bled était sur le trajet du camion poubelle, magie des nouvelles communautés de communes.  Visiblement, les éboueurs avaient l’habitude de trimbaler des paumés de temps en temps et ça devait les changer un peu, ils n’ont pas bronché lorsque je leur ai demandé de me conduire jusqu’à là bas, m’ont juste prévenus qu’avec un arrêt poubelles à chaque maison sur le trajet, j’y serais pas avant huit heures, qu’en gros, j’avais meilleurs temps d’y aller à pinces. Rien à foutre, j’étais pas en état de marcher plus de cent mètres. J’ai juste dit merci et j’ai pris place sur le siège passager. Au bout de trois poubelles, miracle, je me suis endormi, ou j’ai perdu connaissance appelez ça comme vous voulez. Pas de bol pour l’équipe de poubelliers qui avait sans doute prévu que je lui raconte mes malheurs pour faire passer le temps un peu plus vite. Ils ne m’en ont pas voulu et m’ont laissé dormir, l’humanité se trouve décidemment dans les endroits les plus inattendus, on s’en rend d’autant plus compte lorsqu’on constate que la bêtise et la noirceur sont toujours là, tout près, tapis au fond de vous-même et de nos proches.

Quand le grand Mohammed m’a gentiment tapoté le bras droit depuis l’extérieur du véhicule, j’ai ouvert les yeux sur une lumière jaune et fraîche, éclatante, un peu de mal à m’habituer. Les yeux qui se referment, puis s’ouvrent à nouveau, avec plus de prudence.  

 

-         T’es arrivé fils, qu’il m’a dit dans un sourire quelque peu édenté.

 

Je me sentais un peu faible, les tempes qui jouent aux percussions brésiliennes, goût de sang dans la bouche. Les deux marches qui me séparaient du bitume de la route paraissaient être séparées de deux mètres. J’ai précautionneusement mis pied à terre.

Ils sont repartis vers d’autres poubelles.

Il me restait les deux kilomètres de chemin en terre qui me séparaient de la maison à parcourir. J’avais un peu froid. J’ai remonté mon col et je me suis enfoncé dans le champ, guidé par cet improbable tracé qui ondulait en son milieu, bordé de chaque côté par  des bûches pourries reliées entre-elles par un mince fil de fer. Les mains dans les poches, et en essayant de remettre de l’ordre dans ma tête, comprendre ce que je faisais là, j’avais l’air d’un ermite égaré et le soleil en plein face.

Devant la maison, le frêne pleureur commençait à peine à feuillir, c’était un tardif, un vieux monsieur de trois ou quatre siècles, respect. Je me suis baissé pour choper le trousseau de clés qui se trouvait sous un gros caillou à ses pieds au beau milieu d’une armée de bestioles grouillantes qu’il me fallut secouer un peu.

La maison était froide, les vieilles pierres sont longue à se réchauffer, contraste entre le soleil éclatant du dehors et l’air frais qui circulait dans les pièces, chargé de fragrances du vieux bois, de cendres entassées dans la cheminée de la cuisine et de renfermé. A se demander si quelqu’un était venu ici depuis la fin de la belle saison dernière. L’hiver c’était pas vraiment le pied ici. Je suis allé faire un tour dans la grange pour revenir avec un peu de petit bois et m’allumer un feu sur lequel je pourrais me faire chauffer de l’eau. Un café, j’avais besoin d’un café bien gras et bien chaud, accompagné d’un gouli bien chargé, le tout installé sous le frêne. J’ai fouillé dans le placard et miracle, il s’y trouvait un paquet de robusta encore vierge et quelques filtres en papier recyclé.

Je fis donc ce dont j’avais besoin. Le feu avait pris sans problème malgré le fait que la cheminée soit restée inactive pendant un long moment, j’ai pu y déposer une bûche un peu plus imposante. Les pièces commençaient à se réchauffer, le feu à crépiter, les odeurs à se charger de vapeur de café et de bois brûlé, la vie commençait à s’introduire dans tous les coins de la ferme. Je me réveillai lentement, impression curieuse d’être à ma place. J’ai pris mon bol de café brûlant et suis sorti m’installer sur le banc, sous le frêne, devant la table fabriquée l’été dernier avec quelques planches. J’ai roulé mon joint sous des rayons de soleil que le feuillage encore parsemé de l’arbre filtrait à peine. Le temps semblait arrêté, sauf pour le vent léger et les oiseaux aux chants multiples et polychromiques.


C'était vraiment une belle journée putain.
Contraste saisissant avec mon abominable nuit.


J’ai pu me poser pour réfléchir un peu. J’étais pas loin de la trentaine et Béa faisait partie de mon existence, comme Léo. J’arrivais pas à m’imaginer une vie sans eux, c’était un peu comme si on m’enlevait mon oxygène et que je devais me démerder pour vivre sans cela. Autant dire que je n’avais plus qu’à me coller la tête dans un sac en plastoc. J’étais avec Béatrice depuis que, étudiants, nous fumions des pétards au fond de l’amphi de la fac de droit et nous avions assez rapidement emménagés ensemble et lâchés nos études pour des aventures plus exaltantes. Autant dire qu’elle avait pris le relais du cocon familial adolescent et que j’avais fait de même pour elle. Le problème était que Béa, évidence tautologique, était beaucoup plus forte que moi. Si elle avait décidé de me lâcher, elle le ferait sans aucun état d’âme, et je n’avais aucune arme pour l’en empêcher. J’avais passé ma vie avec elle à lui en donner, des armes, contre moi, tellement j’avais fait de conneries, tellement je m’étais enfoncé dans la certitude qu’elle était là, pour moi, qu’elle le serait toujours et que donc aucun effort n’était nécessaire. Je le savais déjà depuis un moment, maintenant je me rendais compte de ce que ça allait me coûter, j’avais été une sangsue, j’avais profité des bons côtés de la vie de couple en en refusant les inconvénients. Je prenais ce que je voulais et je ne laissais rien passer de ce qui aurait pu gêner mon hédonisme branleur. Je m’étais servi d’elle. J’avais rien à dire, juste fermer ma gueule, elle avait raison de se casser, si elle avait été une amie c’est ce que je lui aurais conseillé, avec fermeté même. Je ne connaissais pas grand-chose à la psychologie féminine, mais je pressentais qu’une lutte acharnée pour tenter de garder ma femme, essayer de la convaincre que je pouvais changer, entamer une nouvelle procédure de séduction, tout cela était d’avance voué à un échec certain. Elle me connaissait trop bien moi et mes perpétuelles fausses résolutions. Hier soir j’ai vu dans ses yeux qu’elle était prête, qu’elle avait pris sa décision. Je n’aurais fait que m’enfoncer dans un combat ridicule, larmoyant et inutile. Son connard de photographe n’était sans doute qu’un prétexte, une béquille, le petit truc qui manquait pour prendre une décision définitive mûrie depuis bien longtemps déjà.

Tout ça était clair comme de l’eau de roche, limpide comme l’air qui tourbillonnait autour de moi et qui commençait à se charger de la chaleur du jour qui avançait et du pollen que le vent tiède soulevait des bouquets sauvages multicolores qui parsemaient le champ tout autour. Ejaculations botaniques. J’ai viré mon blouson pour le balancer dans le gazon, un peu plus loin. Je me suis callé un peu plus confortablement sur la chaise et j’ai posé mes pieds sur les planches de la table. La tête en arrière, j’ai fermé les yeux, inspiré un grand coup pour me remplir mes poumons de cet air lourd de pollen et me suis laissé envahir par la torpeur douce qui m’appelait. Mon bol de café était vide.  

 

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ledaoen ...

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Dr m 09/01/2006 09:58

Bon ... ça avance tout ça ... on en sait plus sur Bea qui va debouler ( donc ... heu ..; 10 ans apres )
Ressemble à un arbre que je connais le vieux saule dit !
Et une evidence Tautologique , c'est quoi ?
Bises +++ Jm
ps: CONTINUE !