PRECYCLE : 6 ANS PLUS TÔT

Publié le par ledaoen ...

J’étais mort. On venait de passer Karlsruhe. Ca faisait sept heures qu’on était coincé dans le camion et on en avait encore trois bonnes devant nous avant de rejoindre nos tanières.

Retour de Berlin. On y avait donné un concert dans un club de la banlieue Est la veille au soir. Le mur était pas tombé depuis bien longtemps et notre agent avait foncé pour décrocher des marchés coté Est. Ca faisait quelques mois qu’on tournait le week-end dans de vieilles MJC de l’ex-Allemagne de l’Est. Cette drôle de dictature – dont les anciennes structures fonctionnaient encore juste après la chute du mur - refilait finalement pas mal de fric et de moyens aux associations de jeunes, sans doute pour qu’elles ferment leur gueule et qu’elles ne se mettent pas à faire de la politique. Il nous était arrivé de jouer dans de véritables châteaux qui avaient été réquisitionnés par l’état après la guerre et littéralement mis à la disposition de bandes de jeunes constitués en assoc plus ou moins bidon afin qu’ils y fassent à peu près ce qu’ils voulaient, avec budget de fonctionnement et même, curieusement, une grande liberté dans l’organisation des activités et des événements. Tout cela allait bien sur disparaître très vite bien sur, mais ces quelques tournées m’avaient donné l’occasion de me rendre compte combien un mur de séparation pouvait éloigner, différencier très vite celles et ceux qui vivaient séparés par ce mur, alors qu’ils étaient du même quartier au moment de leur séparation.

Les filles ossies par exemple, étaient bien plus libérés côté cul que leurs consoeurs de l’ouest. C’était bien plus facile et naturel de lever une étudiante en fin de concert qu’en Allemagne de l’Ouest et à fortiori en France, où le pourcentage de « pétasses de province qui baisent pas » - comme les appelait Mario -, était bien trop élevé. A l’Est, les filles faisaient l’amour comme ça, sans se poser de questions, sous un arbre, parce que c’était bon pour la santé. S’envoyer un musicien en fin de concert ça avait l’air courant.

Je m’en voulais un peu  - d’autant plus que des personnes de ma famille avaient été déchirées par le mur et s’étaient retrouvé enfermées dans cette terrifiante prison aux dimensions d’un pays tout entier - mais je me disais qu’il y avait eu du bon aussi, un peu, dans cette ex-RDA qui venait de se faire avaler par le grand frère riche et puissant de l’ouest après la chute du mur et la disparition du rideau de fer. Je me disais qu’il y avait peut être moyen de préserver le peu qu’il y avait de positif dans ce pays, de pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je rêvais beaucoup à l’époque. Ben ouais.

Ca pionçait sec dans le camion, ça avait du baiser à l’hôtel. J’avais pas eu la tête à ça moi. Après le concert, je m’étais abreuvé de bière avant de m’affaler dans un coin en attendant que Mario veuille bien nous ramener à l’hôtel. J’étais pas trop d’humeur festive en fait. Ca merdait pas mal à la maison avec Béa, y avait de l’eau dans le gaz, je savais pas trop pourquoi mais je sentais que ça allait pas tarder à déconner. En d’autres temps je m’en serais battu les couilles comme on dit mais depuis qu’on avait fait un môme, je me sentais inquiet dés que ça faisait mine de déconner.

Mario, au volant, fumait clope sur clope pour tenir le coup et pas s’assoupir, la nuit allait pas tarder à tomber, une fois de plus on ne sera pas rentré avant minuit. C’était toujours la même histoire. On rentrait à l’hôtel en fin de nuit, bourrés, avec des nanas sur le dos la plupart du temps, et on se levait pas le matin, du moins pas avant que le personnel de l’hôtel nous foute dehors. Le temps de déjeuner dans un coin, de causer des prouesses sexuelles nocturnes des uns et des autres, on démarrait pas avant quatorze ou quinze heures. Suffisait de faire un calcul élémentaire pour constater qu’on rentrait à point d’heure chez nous, surtout lorsqu’on jouait loin comme ce coup là. Le plan de ce week-end était vraiment pourri, deux mille bornes aller-retour en deux jours pour donner un concert unique dans un club et ramener des clopinettes vu les frais du voyage. C’était comme ça, c’était l’agent qui décidait. Il cherchait à nous faire connaître à l’Est et pour ça on devait accepter n’importe quoi comme date, ce que nous faisions avec la plus grande conscience. Mais sur ce plan là, ses quinze pourcents, il allait devoir s’asseoir dessus. Ca c’était sur.

L’autoroute filait sous les roues du camion, les phares des bagnoles s’étaient allumés. Il faisait nuit ça y est. J’ai poussé Serge d’un coup de coude parce que sa tête endormie avait une fâcheuse tendance à venir se poser sur mon épaule. Il a grogné avant de faire basculer sa tête pour la laisser retomber de l’autre côté, contre la vitre, boing, et il a continué de ronfler. J’ai chopé une canette pour me coller un peu de bière au fond du gosier. On ramenait toujours des stocks de bière quand on jouait en Allemagne, elle était bonne et pas chère, c’est un peu leur eau minérale à eux. Les frigos dans les loges étaient toujours chargés de dizaines de bouteilles de bière locale, et fallait pas laisser des bières dans le frigo apres le concert, c’était pas professionnel. J’ai proposé à Mario de le relever au volant au prochain arrêt essence, j’avais constaté que le temps passait plus vite lorsque je conduisais et j’en avais marre de glandouiller à regarder la route, y avait même plus assez de lumière pour lire un bouquin et les grosses cylindrées allemandes ne suffisaient plus à m’occuper l’esprit. Il a eu l’air d’apprécier la proposition et m’a fait un signe approbateur.

Nous fîmes le dernier plein du voyage à hauteur de Fribourg, dans une de ces immenses stations, véritables centres commerciaux, qui sont monnaie courante sur les autoroutes allemandes. Petite pause. Je me suis avalé une Bockwurst coincée entre deux tranches de ce pain noir d’encre, hyper-mastoc qu’on trouve en ces contrées lointaines et arrosée de cette curieuse moutarde sucrée. Après quoi je suis allé pisser ma bière, j’ai tassé un joint pour la route et je me suis installé derrière le volant du camion. J’aimais bien conduire le camion – on l’appelait le camion mais ce n’était rien de plus qu’un vieux combi Volkswagen pourri -  même s’il ne dépassait pas les 120. On était assis tout en hauteur, accroché à un volant de la taille d’un cerceau, et avec tout ce petit monde qui ronflait derrière et à côté de moi, je me sentais un peu le maître du monde. C’est vrai. Suffisait que je décide de faire un demi tour contrôlé au frein à main sur l’autoroute et y avait de fortes chances pour que le monde disparaisse en quelques secondes pour nous tous et peut être même pour deux ou trois autres. Cette impression onirique de puissance, mélangée au THC d’un pétard bien chargé et à une musique adéquate, me permettait de survoler la route, dans un état second, fallait juste zigzagger correctement entre les lumières rouges des feux arrières des autres bagnoles qui filaient, comme dans un jeu vidéo. Le temps s’en trouvait diablement raccourci et c’était pas plus mal. Le live 1991 des Steel Pulse à l’Elysee Montmartre dans le poste, c’était parfait. J’ai monté le volume. Ca a un peu gueulé dans le fond parce que c’était trop fort et puis ça c’est rendormi, conciliant.

J’ai éclusé les kilomètres dans le noir strié des projections polychrome des lumières de ces voies de transports interurbaines dans un état second, les kilomètres défilaient comme des puces sous mes talons.

On a fini par arriver, restait encore le déchargement du matos au local de répète - c’est le plus dur - et j’allais pouvoir me planquer dans mon plumard, au chaud. Je rêvais que d’une chose c’était de me glisser doucement entre les draps, à poil, de me coller dans le dos de Béa, dormante et tiède, ma queue bien au chaud contre son cul et de m’endormir pour longtemps.

Seulement y avait encore une sono complète, une batterie, quatre guitares, trois synthés, malettes de câbles et de micros, stands divers et variés à remonter au local, en passant par ces putains de 32 marches. Et dire qu’il en est qui pensent que les intermittents du spectacle sont des branleurs… Pas tous les jours quand même.

 

J’ai poussé la porte de l’appart avec lenteur, je voulais pas réveiller Léo, il y avait de la lumière au salon, un peu de musique, et même la voix de Béa. Juste eu le temps d’entendre « il arrive, allez j’te laisse hein, oui j’vais lui parler, à toute, oui moi aussi, salut. » Elle était installée dans le grand fauteuil en cuir, vêtue de mon grand tee shirt blanc qu’elle me piquait souvent et qui lui arrivait tout en haut des cuisses, j’ai deviné le string orange en dessous, celui que je lui avait offert à mon retour de Paris le mois dernier. Elle avait les jambes croisées, le visage radieux, un regard qui se voulait franc mais qui fuyait un peu, un tout petit peu trop. J’ai cru déceler une lueur de défi dans ses yeux. Elle a posé un peu vite le combiné sur la petite table devant elle et elle a tenté un sourire. J’avais pas envie de réfléchir mais je sentais bien que j’étais en train de m’avancer en territoire inconnu et hostile.

J’ai posé un baiser sur sa bouche, elle me le rendit.

-         Ca va ? J’ai dit, et comme un con je suis allé accrocher mon manteau dans la penderie, comme si je voulais surtout pas entendre ce qu’elle avait à me répondre.

-         Oui ça va. Ca c’est bien passé ton concert ? »

C’était quoi cette musique sur la chaîne ? Un truc que je connaissais pas, sirupeux à souhait, genre Massive Attack sous Prozac, on n’avait pas ce genre de disque ici.

-         Ca c’est passé ouais, on a roulé vingt heures en deux jours et on a encore trouvé le temps de donner un concert, à part ça ouais, ça c’est pas trop mal passé.

Je me suis laissé tomber sur le divan en prenant un air détaché, ce qui me réussissait rarement.

-         C’est quoi ce disque ?

-         On me l’a prêté, tu connais pas ? Le groupe s’appelle Boards of Canada, je trouve ça grandiose.

J’ai prêté l’oreille en tentant d’afficher une mine inspirée. Y avait du son, de la recherche ouais. Original. Espèce de mélange trip-hop / Brian Eno voyez. Ils avaient le sens de l’obsessionnel, terrible … bien mais chiant quoi.

-         Ouais c’est pas mal foutu » J’ai dit tel un abruti.

Fallait que je gagne du temps là, j’étais pas en état d’affronter le fauve. Je me suis levé, récupéré mon sac dans l’entrée, en ai sorti une bière (« t’en veux une ? – Non merci. ») et mon paquet de clopes. J’ai pris mon temps pour chercher mon briquet, poches du jean, du manteau, du sac, ben non, ce qui m’a permis de disparaître dans la cuisine à la recherche d’une allumette alors que le briquet de Béa était posé sur la table basse en face de ses cuisses dorées. J’ai fait semblant de chercher quelques secondes - « Comment ça se fait qu’t’es pas encore couchée ? » -, j’ai attrapé la boite en carton, l’ai secouée bien fort pour faire signe que j’avais trouvé et que donc j’étais pas venu dans la cuisine pour me planquer mais bien pour trouver du feu - « J’avais pas sommeil là, je suis restée pour écouter de la musique, je t’attendais » -. Il me restait encore un peu de marge, j’avais une canette dans la main gauche et fallait bien que je me dégotte un décapsuleur. J’ai continué de tourner en rond dans la cuisine. J’ai constaté que ma bouteille de Jack avait été vidée aux trois quarts, Béa n’aimait pas le bourbon pourtant.

- Comment va Léo ?

- Ca va, je l’ai mis chez ma mère, il rentre demain.

Putain je rentrais de Berlin et j’avais même pas remarqué que mon fils était pas dans l’appart. J’ai attrapé le limonadier qui était pendu au mur au dessus du buffet, à côté du numéro de Pizza Hut. Fallait que je me réveille, j’étais pas près de dormir tranquille au fond de mon plumard là. Fallait que je trouve des ressources en moi, des réserves pour affronter ce que j’avais à affronter, ce qui se profilait, ce qui se développait, lentement, sous mon nez, dans le salon et qui était mûrement préparé, planifié, mais pas par moi. J’avais pas l’habitude d’affronter les problèmes. Et là, il me manquait en plus la pêche pour me constituer un bouclier efficace.

J’ai sifflé la moitié de la canette et suis retourné m’affaler sur le divan. Elle avait pas bougé, lumière au fond de ses yeux, défi dans le regard, et ses jambes, lisses, croisées, qui me narguaient, son string orange que quelqu’un avait enlevé, reniflé ce week-end, avant de se goinfrer d’elle. Elle avait peut être encore du sperme au fond du vagin. Elle savait que je savais, j’étais sur que ça la faisait mouiller. Elle était tordue Béa, et elle avait des trucs à prouver, c’était pour ça que j’étais fou d’elle. C’était un sacré problème. Surtout ce soir.

 

Béa n’était pas une sainte, heureusement, même si j’avais eu un peu de mal à l’accepter au début, je me suis bien vite rendu compte que mes absences répétées et parfois prolongées la poussait naturellement vers des aventures rapides. C’était une femme de mouvement, de sorties, de copines et de copains, de baise aussi, et j’imaginais bien qu’elle se laissait aller à s’envoyer un mec de temps en temps en mon absence. D’ailleurs je pouvais pas y dirte grand-chose. La plupart des musiciens refusent rarement une occasion qui pouvait se présenter en déplacement. Même si, contrairement à un fantasme bien répandu, le musicien était loin d’avoir une position idéale pour s’envoyer en l’air autant qu’il le voulait, une soirée en club qui s’éternise après le concert, le fait de rester deux soirs de suite dans la même ville (ce qui permet de poser des jalons les premier soir pour concrétiser le deuxième, le premier soir ne se concrétisant que très rarement faute de temps ou de copine qui veut rentrer et qui partage la bagnole de la fille que vous avez chauffé toute la soirée), une ex ou une occasionnelle qui vient vous rejoindre sur le lieu d’un concert dans sa région, une groupie qui vous accompagne sur une partie de la tournée, tout ça permettait évidemment de se lâcher de temps en temps, de goûter aux charmes toujours renouvelés de la relation épisodique ou de la baise unique avec quelqu’un qu’on ne reverra plus ou très rarement. Béa savait tout ça, elle m’avait elle aussi beaucoup suivie au début de notre relation et elle avait vu comment les autres musiciens satisfaisaient l’exigence parfois boulimique de leur sexualité avec des minettes de passage, y compris ceux avec femme et enfants. Il était logique qu’elle aussi, notamment lors de tournées prolongées, s’envoie en l’air de temps en temps en dehors des sacrés liens du mariage. Tout cela était implicite, non dit, pas vu pas pris, avec l’acceptation tacite que cet état de fait devait contribuer à notre équilibre et à celui de notre couple, que rien de ces petites aventures ne devait jamais transparaître dans notre relation, ne jamais influencer notre vie dans quelque sens que ce soit. C’est cet accord tacite que Béa avait défoncé cette fois ci. Le mec était là ce soir lorsque je suis rentré, entre nous deux, dans sa culotte, dans son regard, dans ma bouteille de Jack Daniel’s, au téléphone au moment où j’ai poussé la porte, SUR MA PUTAIN DE CHAINE HIFI AVEC  UN DISQUE A LA CON !

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ledaoen ...
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Dr M 28/12/2005 19:03

Oolla ... 's'enerve là ... va quand meme pas lui faire du mal à la Béa ... son Mec ... quand on apprendra qui c'est , 'l'a interet à filer fissa ( chui sur que soit c''st vraiment le dernier des empafé , soit son super pot de toujours .... Un flic peut etre ? )
La suite -la suite - la suite ....