CYCLE 07

Publié le par ledaoen ...

J’ai fini par considérer la situation avec un brin de philosophie, j’avais pris pour 30 jours d’arrêt de travail, ce qui veut dire qu’en sortant de ce bâtiment il me resterait 15 jours de glande tout en étant payé. Tout le monde venait me voir, les musiciens du groupe, des potes de comptoir, quelques collègues, j’ai même eu droit à la visite des parents d’Alexandra, bouquet de fleur, boite de chocolat et le dernier Sollers (ça leur collait bien ça Sollers vous pouvez pas savoir), la totale. Ils venaient me remercier d’avoir sauvé Alex. Je ne sais pas ce que cette dernière avait pu leur raconter mais il était clair que je leur avais tapé dans l’œil, ce qui compte tenu de mon personnage, ne manquait pas de piquant. J’ai joué le jeu, trop heureux de faire le modeste en niant le fait que j’aurais fait quoi que ce soit pour aider leur fillette, ce qui était vrai du reste. J’avais la téloche avec Canal+ et le câble, chambre individuelle, petit cadeau d’Alex ou de ses parents, et tous les jours y avait un ou deux blaireaux qui passaient me voir pour me déposer un cadeau, de la bouffe, un bouquin d’cul ou un bouquin d’culture, et tout ce petit monde de me dire des choses agréables.

On s’y fait.

Bon j’ai eu droit aux parents aussi, visages éplorés, archi-bouffis de pseudo-culpabilité, genre mais qu’est ce qu’on a fait pour que notre fils soit si malheureux et qu’il se fourre toujours dans des histoires louches, déjà qu’il nous a privé de notre petit-fils, l’exercice obligé d’auto-culpabilisation commune, mais leur visite fut courte et j’ai appris à gérer ça depuis le temps que je les connais.

 

Il y avait pourtant deux aspects insupportables dans cet enfermement plus ou moins forcé.

Le premier, le pire de tous, le plus abominable, c’était la bouffe, je sais c’est un lieu commun, mais ces petits pâtés à l’odeur de javel, ces assiettes en plastoc emplies de purées à la couleur douteuse et aux goûts improbables, ces fruits mous, c’était la meilleure pub institutionnelle pour que vous vous efforciez de rester en bonne santé. Je suppliais Alex de m’emmener un Kebab chaque jour, un Kebab de l’Antalya, les meilleurs de la ville, avec une sauce yaourt à l’ail maison des plus goûteuse et une viande juteuse et puissante, tranches découpées à la main et empilées minutieusement  sur la pointe de la rôtisseuse, pas le gros tas de viande hachée reconstituée tout prêt qu’ils vous collent dans la plupart des restaurants turcs. Alex s’exécutait, avec beaucoup de conscience, on aurait dit qu’elle ne pouvait plus rien me refuser, il allait falloir que je teste cette disposition - ou plus exactement jusqu’à quel point limite cette disposition allait – dés mon retour sur la terre ferme et la remise en place définitive de mes os. J’avais donc l’avantage, à l’abri des regards du personnel soignant – quoiqu’ils n’auraient sans doute pas eu grand-chose à y dire – de m’enfourner dans le gosier un gros Kebab tous les soirs, arrosé d’une bonne bière, ce qui vous en conviendrez, permet de voir le temps perdu dans ce labyrinthe administratif et charcutier qu’est un hôpital public passer avec un peu plus de sérénité.

La deuxième merde, c’était qu’il m’était impossible de fumer sans faire 300 mètres avec mon fauteuil roulant pour me retrouver dans une salle immonde remplie de cancéreux en fugue, de gobelets en plastiques à moitié remplis de café au lait grisâtre dans lequel baignait des mégots de toutes marques, une salle dont l’odeur nauséabonde vous attrapait alors que vous étiez encore éloignés d’elle d’une bonne cinquantaine de mètres, odeur qui vous donnait illico l’envie de rebrousser chemin et de continuer votre sevrage du jour dans votre piaule ou au contraire de vous sauver à toutes jambes vers la sortie pour oublier au plus vite cet endroit immonde. J’ai pratiqué cette salle pendant deux ou trois jours, pas plus. Après j’ai préféré ronger mon frein jusqu’au soir, après la dernière visite de l’infirmière, visite à la suite de laquelle je m’autorisais quelques clopes en douce dans la pénombre de ma chambre, fenêtre ouverte. Fallait pas se faire choper. Il ne rigolait plus trop avec ça le personnel hospitalier, j’aurais pu me prendre une fessée.

En ce qui concerne le cannabis c’était même pas la peine de rêver vu qu’Alex, avec qui j’avais négocié avec succès une provision correcte de paquets de cigarettes, avait définitivement refusé la moindre allusion au tabac qui fait rire. J’ai bien vu qu’elle changerait pas finalement mon Alex, y avait toujours des trucs qu’il ne servait à rien de lui demander. Elle avait beau se sentir coupable fallait quand même pas déconner, elle allait pas aider ce grand nigaud à se coller de la drogue dans l’organisme sous prétexte qu’un p’tit chien l’avait mordu quand même.

J’ai tenu les deux premiers jours avec les quelques joints que je m’étais confectionné avant d’aller au château et qui avaient miraculeusement survécus aux assauts féroces et gourmands de la mâchoire sur pattes qui m’avait fait la conversation. Ensuite j’ai du me taper un sevrage de quelques jours, ce qui avec le THC n’a rien de surhumain bien que le temps s’en trouve sensiblement rallongé.

Et puis deux ou trois jours avant mon départ, j’ai fini par rencontrer un voisin de couloir sidaïque en phase terminale qui avait la permission officieuse de son équipe soignante de consommer de l’herbe dans sa chambre parce que parait-il le THC réduisait les effets douloureux de la multi-thérapie à laquelle il était toujours soumis histoire de retarder le plus longtemps possible le final countdown.

On a passé quelques bons moments ensemble, les barrières tombent assez vite avec une personne qui va disparaître dans les 3 prochains mois, au mieux. On n’a pas grand chose à lui cacher et lui pas beaucoup de raisons de faire semblant de croire ce que vous lui racontez. Nous en sommes donc venu assez vite à l’essentiel, à savoir fumer des joints en écoutant de la bonne musique dans sa piaule et parler, de la formidable ironie que la vie nous renvoie à la figure chaque jour qui passe, de cul, de musique, de bouquins, de sa trouille aussi parfois, ce qui me ramenait immanquablement à la mienne, presqu’aussi prégnante, presqu’aussi précise, même si l’inéluctabilité de cette maladie mortelle et incurable qu’est la vie n’était pas aussi tangible de mon côté. Il me semblait parfois qu’il lui restait plus d’espoir qu’à moi, plus d’optimisme, plus de vie finalement. Impression presque palpable qu’il était vivant et que moi j’étais mort. Quand je l’écoutais parler de Joyce, dont je n’avais de tout évidence pas compris grand chose, de Bowie ou de son compagnon, avec qui il avait vécu 10 ans, et qui était parti de l’autre côté l’année dernière, terrassé par ce même virus protéiforme et insaisissable, il semblait avoir plus d’appétit que moi, plus de niaque. Un mec étonnant, qui en a remis une couche, sans le vouloir, sur mon incompétence face à ce vide béant qu’est mon existence, sur mon impuissance à crever le cocon du rien.

 

Quelques semaines plus tard j’avais eu de ses nouvelles, l’hôpital m’avait appelé pour me dire qu’il était parti assez paisiblement. Je suis tombé sur le cul lorsque l’infirmière chargée de m’appeler m’a dit qu’il n’avait laissé que moi comme personne à prévenir au moment de son décès, ce mec là avait passé six mois dans une chambre d’hosto à attendre sa mort et y a qu’une seule personne qui était venu le visiter – juste pour lui taxer un peu d’herbe et faire passer le temps un peu plus vite – et c’était moi. Je ressens encore une honte terrible aujourd’hui, alors que j’écris ces mots, de n’avoir même pas songé à lui faire un signe lors de mon départ de l’hosto et de n’être pas allé lui dire un petit bonjour de temps en temps. C’est ce genre de détails qui sont impitoyables, c’est ce genre de détails qui vous font comprendre combien vous ne valez rien.

ledaoen ...

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Dr M 16/12/2005 16:05

du vecu ? le monsieur qui est décédé du SIDA ?
de toi à moi , franchement , ...c'est assez émouvant ... trop ... Bien ecris , mais ( pardon ! ) pas assez pour decrire un episode ( terminal) de vie que quelqu'un peu ressentir ...
Tu publies quand tout ça ?
Stp ...si ça doit arriver ( ou plutot , quand ça arrivera ! ) remanie moi tout ça ... refailemele avec ...heu ... d'autre choses sur cette personne ( autre que Petard + Musique ... ou alors , tu te considere comme un Juk Box parasite , ce qui n'est pas le cas ... qu'est ce qui lui a donner envie que tu sois la seul personne à prevenir ? qu'avez vous echangé ?... Possible idée pour un cycle ulterieur !!! )
Bon ... c'est pas tout ça ... et la suite ????

ledaoen ... 16/12/2005 17:37

Et en plus, je suis un juke box parasite.
C'est tout le thème du bouquin.

ledaoen ...